(107) Religions.

Tous les cultes sont tolérés en Cochinchine. La religion catholique, que des missionnaires y introduisirent vers la fin du règne de Louis XVIII, n’y a guère fait de prosélytes malgré l’apaisement des persécutions et la protection qu’on lui accorde depuis que nous sommes établis dans le pays. L’évêque, vieillard vénérable qui a subi jadis les tortures de la cage et du fouet, se repose aujourd’hui à Saïgon dans une belle maison que l’on a bâtie pour lui. Il est rémunéré par l’État ainsi que tous les prêtres de la Cochinchine qui, à l’instar de notre curé de France, ne s’occupent plus que de la conversion des habitants de la portion du pays qui leur est confiée. Un séminaire dirigé par quelques ecclésiastiques instruits et zélés enseigne le latin aux jeunes gens les plus capables, et prépare ceux qui le désirent à la prêtrise. Ces clercs sont certainement beaucoup moins savants que nos séminaristes français, mais leur foi est plus vive et peut agir avec plus d’efficacité sur l’esprit des indigènes que toutes les belles connaissances que l’on pourrait avoir.
En fait d’églises, la Cochinchine n’est pas riche. À Saïgon, celle qui présente l’aspect le plus consolant est l’Église de la Sainte-Enfance ; celle de la ville est bien trop petite et offre par trop de simplicité, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Quoi que cependant le nombre de fidèles qui s’y rendent ne la remplisse pas, il est du devoir de l’administration de la remplacer par un autre édifice plus digne de la religion que nous pratiquons. Les offices du dimanche sont assez suivis par les Européens et les nouveaux convertis, parmi lesquels on compte seulement quelques Chinois et un certain nombre d’Annamites, de Tagals et d’Indiens. Les exemples de conversion sont donc peu nombreux, et je ne crois pas que notre religion fasse jamais beaucoup d’adeptes dans ces contrées.
Le bouddhisme est trop enraciné et donne trop de libertés aux gens pour qu’ils se décident à renier le culte de leurs ancêtres. Ce culte en effet, étant peut-être aussi ancien que le christianisme, est aujourd’hui très répandu en Asie ; on ne le trouve pas le même partout, certaines pratiques religieuses sont interprétées différemment par chaque secte, mais au fond c’est toujours le culte de Bouddha.
Les Chinois sont les plus fervents et les plus superstitieux de ses adorateurs, ils observent scrupuleusement tous les points de leur religion et, comme je l’ai dit plus haut à propos des pagodes et des fêtes du Têt et des ancêtres, ils n’oublient rien pour manifester leurs croyances.
Les Annamites eux aussi professent le bouddhisme mais, insouciants de leur nature, ils pratiquent peu ou point du tout ; ils n’ont ni temples ni fêtes publiques et se contentent de célébrer ce qu’ils appellent le Têt Annam, qui n’est que le commencement d’une nouvelle année. Ils laissent tout alors pour s’abandonner au plaisir, et pendant 8 à 15 jours vous ne voyez qu’eux se promener et fréquenter les maisons de jeu. Ils ne rentrent que pour manger et fumer leur opium favori. Lors des fêtes chinoises, c’est à peine même s’ils vont aux pagodes et prennent part comme curieux aux démonstrations faites en l’honneur de leur dieu. C’est cependant celui-là qu’ils adorent, puisqu’ils ont son image dans toutes leurs cases. Cela ne s’explique guère, et c’est pourtant comme cela. Voilà donc jusqu’où en est venu ce peuple abâtardi : il n’ose plus manifester ses croyances en public et se complaît maintenant dans son abrutissement. C’est une race déchue qui n’est plus bonne que pour la servitude.
Les Indiens, qui sont en assez grand nombre à Saïgon, professent aussi le bouddhisme ; mais c’est un bouddhisme arrangé à leur manière, augmenté de pratiques des plus grotesques. La plupart sont sectateurs de Siva, ils ont ici deux temples dont l’un vaut la peine d’aller voir. Leurs fêtes publiques reviennent souvent, ce sont de vraies mascarades. Dans ces jours-là, grimés, couverts de toute sorte d’oripeaux, ils se promènent le long des rues en chantant au son des fifres et des tambourins. Les fleurs et la verdure jouent un grand rôle dans leurs processions : les chaises qu’ils portent en sont faites, toutes leurs maisons en sont enguirlandées.
Les types qu’ils cherchent à représenter dans ces fêtes burlesques sont le dieu de l’amour personnifié par un enfant, la naissance du monde où figurent un homme et une femme, puis le printemps et les autres saisons. Ensuite, comme ils adorent le tigre et le singe, l’un par crainte, l’autre à cause de sa ressemblance avec l’homme, ils se promènent sous la forme d’un homme nu tacheté ou couvert d’une peau de cet animal, et comme il est facile de se procurer un singe vivant, ils prennent le plus gros qu’ils peuvent trouver et l’attachent sur les branches d’un petit arbre qu’ils portent tour à tour.
À la tombée de la nuit, comme ils sont aussi adorateurs du feu, on les voit continuer leurs promenades à la lueur des torches et des brasiers ardents qu’ils parfument en les saupoudrant sans cesse de poignées d’encens. On dirait de vrais démons en délire.
Les musulmans ont aussi leurs mosquées à Saïgon mais, étant peu nombreux, ils se contentent d’accomplir simplement leurs devoirs religieux sans faire de démonstrations publiques.
Tous ces peuples ont aussi un grand respect pour les morts. Lors des enterrements, vous voyez des masses de monde suivre le défunt à sa dernière demeure.

Commentaires

  1. Très intéressant, je ne savais pas qu'il y avait des musulmans à cette époque en Cochinchine et qu'ils avaient leurs mosquées. Il faudrait plus de liens vers des pages comme wikipedia pour les références existantes.

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  2. Oui, je commence par retranscrire puis je reviens en arrière pour faire des recherches. Si tu trouves des liens ou photos intéressants n’hésite pas à partager !

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