(073) Théâtre chinois.

J’ai beaucoup de choses à dire de ce théâtre, tant au point de vue des artistes que des pièces qu’ils jouent et de l’habilité qu’ils montrent dans leur exécution. En effet, ils traduisent si bien leurs pensées sur la scène qu’un Européen, quoique ne comprenant pas un mot de leur langue, grâce à leurs gestes et à leur mimique devine le sujet dont il s’agit et les écoute avec un certain plaisir. Quant à leurs costumes, ils sont de la plus grande richesse, tous sont en soie et brodés d’or. Comme nos artistes d’Europe, ils en changent suivant les rôles qu’ils remplissent et les circonstances dans lesquels ils se trouvent. Mais ils ne soignent pas les décors de la scène comme nous le faisons, car pour toutes les pièces possibles, les tentures et les tapisseries restent toujours les mêmes. Il n’y a pas de peuple au monde à savoir se grimer comme ces Chinois. Ils n’ont pas besoin du secours du coiffeur : avec une glace, un pinceau et une boîte de couleurs, ils ont bientôt fait de se rendre méconnaissables. Ils poussent vraiment cet art jusqu’à la perfection.
Leurs pièces ne tiennent pas comme chez nous l’affiche pendant un ou plusieurs mois ; on en change tous les jours, aussi faut-il qu’ils aient un fameux répertoire et une mémoire incroyable. Les femmes, qui chez nous sont d’un si grand attrait sur la scène et sont regardées comme indispensables, en sont exclues ici. Leurs rôles sont remplis par des hommes qui, à force de porter le costume féminin, d’imiter les gestes, les attitudes, la voix et toutes les mignardises des jolies filles du Céleste Empire, arrivent à un point de perfection tel qu’un étranger peut aisément s’y méprendre. Chez nous, si un directeur se mettait en tête d’exclure les femmes des pièces qu’il fait représenter, il aurait vite fait d’en éloigner tous les spectateurs ; maintenant surtout que la décence semble bannie de nos mœurs, à tel point que les actrices vont se montrer à moitié nues et que le succès des représentations dépend souvent plus de cette exhibition immorale de formes que de la beauté de la pièce elle-même et de la manière habile dont elle est rendue. De ce côté-là, donc, les Chinois, quoique bien corrompus cependant, nous donnent le bon exemple. Certainement, vous les entendez parler de tout sans voile ni réserve, toutes leurs pièces sont plus lestes que les nôtres, mais cette habitude du décolleté, ils ne l’ont pas, de sorte que les hommes peuvent jouer les rôles de femme avec plus de facilité.
Quant à la musique chinoise, composée d’instruments en bois comme toutes les musiques de l’Orient, elle est criarde et déplaît à tous les Occidentaux ; vous n’entendez que des sons flûtés et perçants qui pour moi ne représentent rien des sentiments de l’homme. Cependant ils sont fous de leur musique et ne veulent rien comprendre aux accords harmonieux que produit l’alliance des flûtes et des instruments de cuivre. Leurs chants sont comme leur musique aigus, saccadés et monotones ; ils ressemblent presque aux roucoulements de nos airs tyroliens. En chantant, ils s’accompagnent habituellement d’un instrument qui a la forme d’une mandoline, mais est loin d’en avoir les sons doux et mélodieux.
Lorsque je vous parle du grand théâtre chinois, vous vous figurez peut-être vous trouver en face d’un de ces monuments comme nos grandes villes de France, Paris surtout, en élèvent depuis quelques temps. Et bien non, ici nous ne sommes pas encore aussi avancés, seulement je ne désespère pas de voir une construction de ce genre dans deux ou trois ans. Les Chinois sont tous dans l’aisance, de sorte qu’un jour ils peuvent se mettre en tête d’ouvrir une souscription qui ne tarderait pas à donner la somme nécessaire. Maintenant le théâtre chinois n’est encore tout simplement qu’un grand théâtre forain garni de bancs, avec la seule différence qu’il est recouvert de paille ou bien de toile. Ses portes s’ouvrent à 8 heures du soir et ferment à 3 ou 4 heures du matin. C’est vous dire que l’on joue toute la nuit. Il n’y a que les Chinois qui peuvent avoir l’esprit tendu aussi longtemps.

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