(086) Vente de l’opium.
Les autres Chinois vendent de l’opium, tiennent des maisons de jeu ou sont occupés dans ces maisons-là.
L’opium, parlons-en un peu, car avec le jeu c’est la chose la plus pernicieuse que le Chinois ait introduite dans la colonie. La vente de ce produit appartient à l’État, mais il en fait la concession à des particuliers moyennant une énorme redevance et se réserve le droit de la mettre aux enchères tous les quatre et cinq ans.
Le fermier général pour la vente de ce narcotique demeure à Saïgon. C’est là où est le grand dépôt où tous les petits marchands viennent s’approvisionner. Il s’en fait une si grande consommation partout que l’on a établi des bureaux de vente et des agents dans les villes et les gros villages ; aussi la ferme a-t-elle quantité de jonques qui circulent librement dans tous les arroyos, affranchies qu’elles sont des mesures que l’on est forcé des prendre envers les autres à cause de la piraterie et de la contrebande.
À Saïgon, la quantité de Chinois qui fument l’opium est très considérable. Il y a énormément aussi d’Annamites et beaucoup de Français même qui ont pris cette mauvaise habitude-là. Pour eux maintenant, c’est tout, ils en oublient leur femme, leurs amis, leurs affaires ; et je crois qu’ils se passeraient de manger si on n’avait soin de les en avertir. Le meilleur tabac et les plus fins cigares ne les tenteraient pas non plus dans les moments où ils s’enivrent de leur opium favori.
Quand on se passionne à ce point, il faut que ce plaisir procure de grandes jouissances. Il paraît que l’opium a cette vertu-là, mais produit-il l’extase et occasionne-t-il des rêves voluptueux pendant le sommeil, comme on l’a répété tant de fois, cela m’étonnerait fort ; parce que pour rêver il faut un sommeil léger, tandis que l’opium produit l’abattement, alourdit l’esprit et affaiblit insensiblement toutes les facultés. J’ai bien vu souvent des amateurs d’opium nonchalamment couchés pendant des heures entières, immobiles comme des statues, ne disant pas un mot ; l’œil fixe et paraissant avoir tout oublié en ce monde, ils ne faisaient de mouvement que pour entretenir leur pipe, semblaient aspirer avec délices la fumée du fameux narcotique et devaient être plus heureux certainement que lorsqu’on fume un cigare.
Ce que je sais mieux, c’est que l’opium a des effets tout aussi malfaisants que ceux de l’absinthe : comme je l’ai déjà dit plus haut, il engourdit les sens, abrutit à la longue et ruine la santé la plus robuste. Le fumeur d’opium est dans un état de fièvre continuel, son regard est terne, indifférent, ses joues sont creuses, ses membres sont grêles, toute sa personne est languissante, on dirait qu’il dort en marchant et poursuit encore son rêve favori. Prenez n’importe quel Chinois qui passe dans la rue, vous reconnaîtrez vite à ces marques s’il est oui ou non fumeur d’opium. Ce narcotique est donc très pernicieux. En outre de cela il est très cher. On vous le vend liquide et dans une petite coquille de poisson large comme une coque de noix ; vous en avez tout de suite pour une piastre. Ainsi, celui qui fume continuellement doit-il faire de grandes dépenses et ruiner aussi vite sa bourse que sa santé.
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