(019) Alexandrie au point de vue du commerce.

Sous le rapport du commerce, c’est une des villes les plus trafiquantes du monde. Placée à l’extrémité de la mer Méditerranée, près des bouches du Nil, à quelques distances du Caire et communiquant avec Suez et la mer Rouge par une ligne de chemin de fer, elle ne peut faire autrement que de retirer de sa position les plus grands avantages. C’est là que s’entassent en effet tous les produits d’Europe, tous les blés de l’Égypte, la production de l’Asie et surtout les cotons, les tissus de l’Inde, les porcelaines de la Chine et tous les riens charmants que le Japon nous envoie. Ainsi dans cette ville tout le monde est-il plus ou moins marchand, chacun a son petit carré de boutiques ou s’installe au beau milieu de la rue pour attirer l’attention des passants, et tous font leurs petites affaires.
Pour bien se rendre compte du trafic incroyable qui se fait en cette ville, on n’a qu’à s’y promener pendant quelques heures. Ici vous verrez le magnifique étalage de toutes les draperies orientales possibles, les costumes les plus riches et les plus divers, depuis le fin burnou des arabes jusqu’à la robe brodée du mandarin, sont là exposés pêle-mêle. À côté des bimbeloteries européennes, vous verrez les vases et les nattes de la Chine, les ouvrages en ivoire et en nacre du Japon, puis le marchand de tabac Maure avec tout son assortiment de pipes et de narghilés ; il vous montrera du tabac de toutes les espèces et vous présentera même une pipe d’opium, si vous le désirez. Vous rencontrerez beaucoup de ces commerçants-là parce qu’étant récolté dans le pays, le tabac n’est pas cher et qu’on en fait une vente considérable. Près de cette boutique vous remarquerez celle du bijoutier en filigrane, en broderies d’or et d’argent, celle du collectionneur de coquillages et d’insectes, de singes et de perroquets, du marchand de plantes médicinales et de pâtes orientales.
Vous verrez encore le fruitier entouré de cannes à sucre, de dattes, de figues et d’oranges ; et souvent aussi, près de là, de vieux Juifs barbus comme des patriarches comptant et recomptant leurs piles d’or d’un bout de la journée à l’autre. Quelquefois, quand ils sont fatigués de cet exercice, vous les voyez roulant entre leurs doigts amaigris les patenôtres d’un espèce de rosaire en tenant leurs grands yeux rêveurs attachés sur le passant, qui a bientôt deviné qu’ils font plutôt cela par manie que par dévotion.
Après avoir ainsi parcouru la ville, jetez un coup d’œil sur la grande rade et vous aurez bientôt la plus haute idée du commerce de cette grande ville. Là ce ne sont en effet que bateaux à vapeur et voiliers qui arrivent de tous les points de l’horizon ; l’affluence en est tellement grande dans le port que l’on se demande où se placeront ceux qui sont attendus. Des milliers de barques et de chalands pleins de monde et de marchandises se détachent à chaque instant du flanc de ces navires, s’entrecroisent dans toutes les directions et vont déposer sur le quai tout ce qu’ils contiennent. En cet endroit, c’est un encombrement indescriptible d’Arabes curieux, de passagers qui s’appellent en cherchant leurs bagages, de colis entassés pêle-mêle, de portefaix effrontés, de chameaux et de voitures. Dans un port si fréquenté, chaque nation y a nécessairement un consul et presque toutes y ont un navire stationnaire pour protéger leurs compatriotes au besoin et faire respecter leurs intérêts commerciaux. De ce côté-là, Alexandrie est la clef de la Méditerranée comme Marseille l’est en Occident, elle est peut-être même plus fréquentée et plus commerçante parce que les affaires s’y traitent presque toutes de première main. Malheureusement sa voisine Port-Saïd, qui commande l’entrée de l’isthme maintenant creusé, lui fera beaucoup de tort parce que toute la marine se portera de ce côté-là.

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