(092) La procession du Têt. (Premier de l’an chinois).
Cette fête, qui tombe vers la fin du mois de février, fait accourir en masse les Chinois à la ville sainte. Ceux de Saïgon s’y rendent la veille, avec tout ce qu’il faut pour donner de l’éclat à cette solennité. C’est vous dire que le lendemain, il y a peut-être bien trois mille personnes assemblées dans le but unique d’aller à la pagode, pour faire partie du cortège qui se rend chaque année en procession à Saïgon.
Une fois la cérémonie religieuse faite, la procession se met en marche. Il faut voir ce défilé immense se déroulant comme un long ruban sur l’espace d’une lieue au moins.
Cette fête est pour les Européens d’un intérêt d’autant plus grand qu’il n’y a guère que ce jour-là que les Chinois sortent toutes leurs richesses ; aussi, les curieux ne manquent pas sur le parcours du cortège.
Chaque congrégation marche derrière sa bannière avec ses chefs et ses principaux membres, en costumes de mandarins ou de fantaisie. Les uns sont à pied, les autres à cheval. Cette troupe-ci bat du tam-tam, des cymbales, cette autre joue du fifre et de l’espèce de mandoline en usage ici. Ceux-ci chantent en chœur ou marmottent des prières, ceux-là portent des oriflammes et d’autres tirent des pétards ou lancent des fusées tout le long du chemin.
Les uns portent le bois vénéré au pied duquel Bouddha dicta ses préceptes, les uns sa statue couverte de pierres brillantes et de vêtements d’or, les autres portent de grands parasols, les autres des chaises découpées à jour, enrichies de clinquant de feuillage vert et doré, dans lesquels sont assises ou debout de jeunes Chinoises toutes mignonnes qui, pendant le trajet, ont chacune leurs poses et leurs occupations différentes. Vous les voyez là vêtues des plus belles étoffes de soie, parées de colliers d’or et de pierres précieuses, poudrées, fardées et les yeux fendus en amande comme sur les gravures de France ; de loin, on les prendrait pour des figures de cire. Elles sont là exposées aux ardeurs du soleil, dont elles cherchent à diminuer l’intensité avec de superbes éventails. Ce tableau est tout ce qu’il y a de plus fantastique et de plus gracieux.
Au milieu de ce long et brillant cortège est le groupe chargé du fameux dragon qui reparaît dans toutes les fêtes chinoises. Cette divinité n’est tout simplement qu’un énorme boyau en baudruche ou en carton pailleté d’or et d’argent, qui se replie sur lui-même comme nos lanternes en papier. Il a bien vingt mètres de long, sa tête de la grosseur d’une barrique est munie de gros yeux de verre et d’une gueule mobile. Ceux qui le portent le tiennent suspendu au bout d’une perche à trois branches, l’agitent en tous sens pour le faire grimacer, ramper comme un serpent et lui faire faire toutes les contorsions possibles.
C’est vraiment quelque chose de grandiose et d’imposant que cette foule joyeuse dont les vêtements brillants miroitent dans le lointain aux rayons du soleil. Vous voyez là des costumes de cent façons et de toute couleur, et trois ou quatre cents bannières dont les flammes de huit à dix mètres de long sont jaunes, bleues, rouges et blanches, toutes chamarrées de broderies et faites de la plus belle soie.
Ce long cortège arrive enfin à Saïgon au bruit des tam-tams et des fifres, parcourt les rues au milieu de la foule des curieux, et se disperse enfin pour aller faire bombance chez leurs amis.
Vous dire combien on lance de fusées, combien on brûle de caisses de pétards le jour et la nuit de cette fête me serait bien difficile, aussi je m’abstiens. Quant aux pétards, il n’y a pas de fête ici sans cela : c’est une chose indispensable, aussi le Chinois est le peuple qui en consomme le plus au monde. Il en est plus tiré en effet dans un jour à Saïgon et à Cholon que dans dix ans en France. Cet usage donne souvent lieu à des incendies. L’année dernière par exemple, plus de cent maisons ont été la proie des flammes.
Ainsi se passe cette fête du premier de l’an chinois que j’ai essayé de décrire. Quoique dans l’Extrême-Orient et à plus de 3 000 lieues de France, les Chinois font des fêtes qui égalent les nôtres, si elles ne les surpassent pas. En France vous avez le premier janvier, le Mardi gras, Pâques, le carnaval, les cavalcades et la mi-août. Toute la pompe et le bruit de ces jours-là vous enthousiasme. Eh bien, je crois que si vous aviez vu comme moi les fêtes chinoises, vous trouveriez les fêtes françaises bien pâles. En lisant ce que je viens d’écrire, vous croirez peut-être que je me suis laissé séduire par tous ces costumes nouveaux pour moi, par toutes ces démonstrations orientales, vous croirez peut-être que j’invente à plaisir une de ces fêtes comme il y en a de racontées dans le livre des Mille et une Nuits. Eh bien non, détrompez-vous, je ne dis que ce que j’ai vu et voilà tout !
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