(077) Comme quoi la musique réveille de doux souvenirs.

Sur la place du rond-point, d’où nous sommes partis pour longer le boulevard de l’arroyo chinois, se trouve le sémaphore. C’est au pied de ce mat que joue tous les deux jours la musique du gouverneur. Elle est à vrai dire la seule distraction pour nous, le seul plaisir qui nous rappelle la France, aussi tout ce qu’il y a ici d’Européens s’y rendent-ils avec exactitude.
Ces airs gais, ces romances, ces grands morceaux d’opéra, qui du reste sont assez bien exécutés, me font oublier pour un moment la vie d’ennui qui nous menons et me transportent à Paris, sous ces marronniers des Tuileries par exemple, où j’ai entendu jadis de si bonne musique. Je me crois encore là-bas, appuyé contre un arbre, l’oreille toute grande ouverte pour ne perdre aucun son. Je vois cette foule de riches et d’ouvriers, tous aussi avides d’entendre les uns que les autres.
En dehors du cercle formé par les véritables auditeurs, mon regard s’arrête complaisamment sur l’essaim de femmes charmantes qui babillent aux alentours. Prenant la musique pour prétexte, chaque fois que celle-ci se fait entendre vous les retrouvez presque toujours au même endroit, placées le plus en vue possible sur les chaises du bord des allées, pour mieux faire admirer leurs riches toilettes et se faire admirer elles-mêmes.
Les unes, et ce sont les femmes honnêtes, sont réunies par groupes de trois ou quatre personnes. Ces groupes sont la plupart du temps formés de jeunes filles fraîches et douces que l’œil de la mère ne quitte pas un instant. Leurs regards cependant ne sont pas enchaînés et cherchent dans la foule le beau blond ou le jeune brun que leur cœur a choisi. « Oh, se disent-elles intérieurement, s’il n’allait pas venir, quel abandon, quel jour de tristesse ! »
L’inquiétude est peinte sur leur front, mais elle fait bientôt place à un rayonnement divin quand celui qui est attendu apparaît derrière les groupes. À cet instant, c’est à peine si elles peuvent contenir leur joie. Ce jeune homme mis avec une superbe élégance, présente ses hommages à la maman puis s’assied et, tout en devisant de ceci et de cela, adresse un mot de galanterie à sa préférée et l’enveloppe d’un regard amoureux qui la fait rougir et baisser la tête.
Les autres, toujours seules, le visage couvert de cold cream et de poudre de riz pour dissimuler les rides qui commencent à sillonner leur front, font effrontément les yeux doux à tous les jeunes gens qui passent. Celles-là, qui ne sont venues que pour rencontrer un homme complaisant qui veuille bien les emmener souper et vider sa bourse dans la leur pour le plaisir d’un moment, ont bientôt lancé assez d’œillades pour trouver leur affaire.
La musique finie, les allées se remplissent de monde et toute cette foule s’écoule doucement, impressionnée par tous les morceaux qu’elle vient d’entendre.
Après avoir rêvé à cela, je rêve à bien autre chose encore, car ces airs sont pour moi comme la baguette magique qui soulève un voile pour faire défiler en ma présence tout le cortège des distractions où la musique joue le grand rôle. J’assiste en effet par la pensée au grand concours de l’Exposition dernière, cette réunion inouïe et à jamais mémorable où le maître Rossini eût la grandiose idée de faire exécuter la basse par des coups de canon. J’entends le célèbre vulgarisateur Pasdeloup et tous les orphéons dont il a été pour ainsi dire le créateur, je revois les salons à la mode, les théâtres, les concerts, les bals et jusqu’à ces musiciens ambulants parmi lesquels si souvent on rencontre de vrais artistes. Après les musiciens, au fond du tableau, je vois le bataillon des chanteurs et au milieu, sur des trônes environnés d’une auréole de lumière, les compositeurs célèbres de notre époque. Tous ces tableaux me font un plaisir extrême.
Au milieu de ma rêverie, souvent je me crois en France, mais sitôt que la musique ne me surexcite plus je retombe des nues dans un abîme béant, je me retrouve en face de la réalité, c’est-à-dire seul et sans distraction dans ces colonies lointaines.

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