(078) Constructions les plus remarquables. Détails sur les rues. (Suite)
L’autre boulevard, qui part du rond-point pour longer le quai du Donnaï jusqu’au-delà de la ville, est également planté d’arbres, mais est plus animé que le quai chinois, tant à cause de toutes les rues importantes qui viennent y aboutir que de la population, qui s’y porte de préférence.
Je trouve le long de cette magnifique voie la Direction du port de commerce, un petit arroyo presque toujours à sec où les barques attendent l’heure des marées.
Ensuite, je trouve la superbe maison du Chinois Wang-Taï, un des Rothchild de la colonie. Quoique n’ayant que deux étages, elle a bien la hauteur de quatre, à cause de sa grande façade à fenêtres cintrées et de l’espace qui sépare chaque étage. Cette construction hardie et grandiose mérite bien une mention à part, car c’est un type que l’on ne trouverait même pas à Paris, où les architectes ont pourtant fait de si belles choses.
Tout à fait en haut, sur le toit, est une balustrade cannelée du plus bel effet ; chaque étage a des balcons ouvragés et de superbes galeries à arcades, chacune de ces galeries est soutenue par 30 colonnes qui représentent autant d’entrées dans les appartements, et à chaque arcade, en dehors, se voient d’élégantes moulures dont la couleur blanche ressort admirablement sur le fond bleuâtre de l’édifice. Le rez-de-chaussée, lui, ne diffère en rien des étages et est occupé en grande partie par un cercle, la mairie, le tribunal de commerce et un poste central de police. Devant cette bâtisse, la vue se repose sur un magnifique parterre rempli de fleurs et d’arbustes odorants.
Quand on arrive de la pleine mer et que, du coude formé par le Donnaï, on aperçoit cette vaste maison, on éprouve un certain sentiment d’admiration et d’étonnement ; ce qui n’est pas drôle après ce que je viens de dire. Il serait à désirer que tout le quai fût bâti pareillement.
Après cette construction colossale, je passe encore sur un pont de bois un arroyo très important dont je parlerai tout à l’heure. Ces deux ponts — ainsi que tous ceux qu’il y a à Saïgon — n’étant pas solides, se trouvant minés, pourris par les eaux corrosives de la mer et hors de service au bout de deux ou trois ans, on va les remplacer par des ponts en fer qui procureront non seulement à la ville des passages sûrs, mais seront aussi pour elle un ornement.
Les maisons que je rencontre ensuite sont des cafés, hôtels et restaurants français. Il y en a deux ou trois qui valent la peine et qui sont tenus à peu près comme en France. Dans ces établissements la tasse de café ou de n’importe quelle liqueur coûte un franc ; la plupart sont restaurants, mais on ne peut y manger à moins d’avoir 5 francs 55 à dépenser.
En face de l’un d’eux, sur le bord de l’eau, j’aperçois une pyramide minuscule en pierre de taille dont la forme et le peu d’élévation la feraient plutôt prendre pour une pierre tumulaire que pour autre chose. C’est la seule pierre commémorative que nous ayons encore dans cette jeune ville française.
Plus loin je trouve un cercle, un poste de police, puis une grande place où se tient habituellement la fête du 15 août. C’est là où a eu lieu dernièrement un magnifique carrousel donné à l’occasion de l’anniversaire du Prince Impérial. En ce moment, on diminue cette place de moitié pour y tracer des rues où les maisons s’élèvent rapidement.
En suivant toujours le quai qui se rétrécit à mesure que l’on avance, je me trouve devant les Magasins généraux, les Subsistances et l’Arsenal, que l’on est en train de couvrir de toitures en fer. Ce sont les dernières constructions que l’on trouve sur les quais, et encore est-ce assez loin de la ville.
Continuons de parler des principales rues. Je trouve, débouchant sur l’arroyo chinois, la rue de l’Impératrice, large boulevard encore peu habité mais qui certainement deviendra le plus beau et le plus fréquenté de tous pour les raisons que je vais donner plus bas. Sur son parcours je rencontre une petite pagode de Malais, les bâtiments des Ponts et Chaussées et l’Inspection des Affaires Indigènes.
Un peu plus haut, cette voie coupe une grande et belle route qui mène à la ville chinoise, et sur le bord de laquelle, à un kilomètre et demi de là, on peut voir l’ancienne grande pagode des Mares qui sert aujourd’hui de caserne aux spahis.
En face de l’endroit où débouche cette rue, sur la route dont je viens de parler, se trouvent des terrains élevés où l’on jouit d’un air pur et d’une belle vue sur la ville. C’est sur cet emplacement que l’on bâtit un palais pour le gouverneur, de sorte que ces terrains, incultes et sans valeur il y a un an encore, montent déjà à des prix fous, et ce n’est pas étonnant car les spéculateurs pensent qu’une bonne partie de la population va se porter de ce côté-là. Déjà ce palais qui va coûter plusieurs millions est à la moitié de sa hauteur, et dès maintenant, par l’étendue des constructions, on peut deviner combien il sera grandiose. Toute une armée d’ouvriers est employée à la maçonnerie et à débroussailler aux alentours. D’après l’entourage que l’on a établi, le parc sera immense et comprendra tout l’espace qui s’étend entre la nouvelle route de Cholon et l’ancienne que l’on a abandonnée ; je ne sais trop pourquoi, car elle est large et suit la même direction que l’autre.
Au-delà et tout le long de cette route, on aperçoit l’immense cimetière appelé la Plaine des Tombeaux, où l’on s’est battu vigoureusement lors de la prise de Saïgon et qui s’étend à perte de vue à plus de deux lieues à la ronde. Bien des fois j’ai été me promener sur ce terrain où tant de générations sont ensevelies ; on n’y voit aucun arbre, peu de végétation, rien que des tumulus de forme arrondie pressés les uns contre les autres. J’y ai néanmoins remarqué bon nombre de tombeaux datant d’une époque très reculée, faits de pierre ou de marbre, habilement sculptés, couverts de dessins grotesques et de citations indéchiffrables. La forme de ces tombeaux est ordinairement massive, mais l’architecture en est grandiose et montre qu’à cette époque-là on était loin d’être en retard sur ce point. Dans un coin de cet immense champ des morts se trouve le cimetière français, entouré d’une palissade. Il n’a de remarquable que quelques vieux tombeaux annamites.
C’est au fond de cette plaine, à quelques kilomètres de là, que repose cet évêque missionnaire qui fut jadis le conseiller et l’intime ami d’un roi du pays appelé Gia Long. Ce bon roi, se voyant attaqué de toute part et n’étant pas en force pour résister, ne savait plus que faire ; alors l’évêque courageux et rusé se mit à la tête d’un corps de troupes indigènes qu’il avait fait habiller à la française et, grâce à ce moyen, l’ennemi épouvanté prit la fuite et sortit des terres du royaume. En récompense de si grands services le roi lui accorda tout tant qu’il vécut, le pleura à sa mort et lui fit élever un mausolée magnifique où les chrétiens du pays se rendent maintenant en pèlerinage. Après la mort de Gia Long ses successeurs, quoique adorateurs de Bouddha et persécuteurs de la religion pour la plupart, ont toujours vénéré néanmoins la mémoire de cet évêque.
Ce mausolée, qui est une véritable chapelle, se trouve au milieu d’un jardin plein de fleurs entretenu par un gardien payé par la cour de Hué. Comme ce tombeau est un peu loin de Saïgon, je n’ai jamais été le voir, aussi je n’en parlerai pas davantage.
C’est là, au milieu de toutes ces tombes, sur un terrain parfaitement uni, qu’ont lieu chaque année des courses de chevaux qui certes ne manquent pas d’intérêt. Cette année on a fait courir des chars légers attelés de chevaux français et des voitures du pays menées par de petits bœufs qui vont comme le vent, et dont on se sert pour voyager dans l’intérieur. Les Annamites raffolent de ce genre d’exercice, aussi les voit-on accourir de bonne heure de tous les coins de la plaine, aussi y en a-t-il une quantité chaque année à se faire inscrire pour faire courir leurs bœufs et leurs petits chevaux.
Quoiqu’il soit peu agréable de ne voir que des tombeaux autour de soi, on ne pouvait choisir un endroit plus favorable. Il n’y manque que l’ombre et la fraîcheur, mais cela n’empêche pas tous les Européens de s’y rendre.
En revenant en ville je trouve l’ancienne pagode Barbet, devenue poudrière aujourd’hui et gardée par un poste de vingt hommes.
Le long de la route transversale à la rue de l’Impératrice, je rencontre la prison, la gendarmerie (construction beaucoup trop grande pour les huit ou dix gendarmes qui l’habitent et qui, dit-on, va devenir le tribunal) et enfin la nouvelle Direction de l’Intérieur, qui ne me paraît guère plus grande que l’ancienne.
Sur le quai chinois, il y a encore la rue d’Adran. Cette rue, après avoir dépassé la grande maison d’exportation Kaltenbach et d’autres maisons de commerce, cette rue, dis-je, très large et garnie d’arbres, franchit un petit arroyo dont j’ai parlé plus haut, passe derrière le marché et finit à la place de l’Église.
Avant d’y arriver, je trouve sept à huit maisons de jeu, des marchands de chinoiseries et le presbytère du curé de Saïgon. C’est une construction très confortable, entourée d’un jardin plein de fleurs et de grands arbres. Le digne prêtre qui habite cette maison, quoique missionnaire apostolique, est même mieux payé que nos curés de France. Il ne doit pas être très malheureux, car chaque jour je le vois se promener en voiture à deux chevaux, qu’il conduit lui-même et qui lui appartient bel et bien. Comme vous voyez, c’est la vie bien entendue. Je crois qu’il y a beaucoup de prêtres en France qui envieraient le sort du curé de Saïgon.
À déboucher sur le quai, nous avons ensuite les rues Charner et Rigault de Genouilly, séparées par le canal dont je vais parler tout à l’heure. Le long de la première de ces rues, l’une des plus fréquentées de Saïgon, je ne trouve que des épiciers chinois et des maisons de jeu tenues aussi par des Chinois ; car il faut le dire, on ne voit que Chinois partout, à tel point qu’un jour la Chine finira par enchinoiser toute la Cochinchine si nous n’y prenons garde. Quoique le plus animé de Saïgon, ce quartier est le plus vieux et le plus mal construit. Toutes ses maisons ne sont que des baraques en bois couvertes en mauvaises tuiles et n’ayant qu’un rez-de-chaussée. Cela n’empêche pas que l’on y fasse un grand débit de toutes sortes de marchandises et que l’on y remue l’argent à la pelle toute la journée.
À cet endroit de mon récit, je pourrais m’étendre sur le jeu, cette grande industrie chinoise, mais je me réserve d’en parler plus tard.
Après les premières maisons de cette rue, nous trouvons quoi ? Des maisons de tolérance avec un assortiment de Chinoises, comme si la Chine avait besoin aussi de venir faire ce commerce-là chez nous ! Elle est si corrompue, cette nation chinoise, elle a tant de femmes de cet acabit-là qu’elle a voulu faire la propagande de ses vices et rejeter sur nous le trop plein de son panier. Pourtant nous nous serions bien passés d’une telle marchandise, car un mauvais exemple n’est que trop tôt suivi, et nous le voyons déjà bien par la quantité de femmes annamites qui se vendent au premier qu’elles rencontrent.
Près de là se trouve le grand marché de la ville, composé de six hangars immenses couverts en paillotes qui jurent de se trouver au centre d’une ville qui s’embellit tous les jours. Ce marché est divisé en quatre parties : l’une est consacrée à la mercerie chinoise, l’autre à la vente des légumes et de la volaille, la troisième à la viande de boucherie et la quatrième au poisson, qu’il y a ici en grande quantité.
En outre, tous les alentours sont garnis de marchands de riz, de bétel et de légumes de toute espèce, mais bien peu encore d’origine européenne car toutes ne s’acclimatent pas ici. La terre, trop mouillée ou trop desséchée, ôte à ceux que l’on fait venir la plupart de leurs qualités. Les pommes de terre, les carottes pour exemple n’y grossissent pas malgré tous les soins dont on les entoure ; en revanche nous avons des navets, de la salade, des radis et des choux, ces derniers seulement sont très chers. J'en ai vu vendre au début de la saison jusqu’à 35 ou 40 sous la pièce. Quoique tous ces légumes n’aient pas les qualités qu’ils acquièrent en France, néanmoins on est encore bien contents de les avoir comme cela, parce que les légumes indigènes n’ont rien d’agréable pour des Européens.
Ce marché est certainement le plus fréquenté de la colonie, mais il est mal tenu : sous les galeries le sol est déformé partout et aux alentours, dès qu’il tombe une averse, on patauge dans un pied de boue. Rien n’est donc plus urgent que de le démolir pour en bâtir un autre à la place.
Un peu plus loin que le marché, au carrefour de plusieurs rues, se trouve l’église principale de la ville. C’est une grande chapelle sans ailes et sans clocher, dans le genre de celles de nos campagnes ; elle fut construite alors que Saïgon n’était rien de ce qu’il est aujourd’hui, de sorte que maintenant elle se trouve démodée au milieu d’un si grand centre de population. Il est donc nécessaire que l’on élève un monument digne de la France. L’administration locale est je crois d’accord là-dessus, car elle a dit-on l’intention de faire bâtir une cathédrale en face des terrains que va occuper le nouveau palais du Gouverneur. Ce sera un peu loin, mais néanmoins l’endroit sera on ne peut mieux choisi.
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