(082) Les Européennes à Saïgon.
Je sais que tous ne demandent pas mieux que de pouvoir jouir des caresses et de toutes les attentions d’une femme bien aimée et du bonheur que procure la vie de famille, mais tous ne sont pas dans la position de se les procurer. Ce bonheur n’est réellement possible que pour ceux qui se sentent solidement établis et dont le commerce prospère, ceux-là peuvent ajouter quelque dépense à leur budget sans trop s’en apercevoir. Mais le modeste employé qui n’a que sa solde pour toute ressource, pourrait-il, avec la vie chère comme elle est ici, pourrait-il faire face à tous les besoins du mariage ? À l’entretien de plusieurs enfants ? Mieux vaut qu’il envoie au pays la moitié de ses appointements ; en effet, cette part qui suffit là-bas à faire vivre la petite famille, suffirait à peine ici pour le loyer, il faudrait chaque mois que toute la solde y passe et quelquefois même on serait forcé d’avoir recours à ses amis.
Il y a de plus d’autres questions que chacun doit se faire avant de se déterminer à faire venir sa famille. Ainsi, quand il faudra abandonner tout, parents, amis, tous les objets qu’on a aimés, quitter un bon pays où l’on a toujours vécu depuis l’enfance pour aller bien loin en habiter un autre que l’on ne connaît pas, la bonne vieille mère déjà si âgée, l’épouse tant désirée et ces jeunes filles si belles et si délicates et déjà si habituées aux douceurs de la vie européenne auront-elle le courage de le faire ? N’est-ce pas leur donner un coup terrible que de les faire s’expatrier ainsi ? N’est-ce pas les condamner à un dur exil que de les éloigner de France ? Pourront-elles d’ailleurs affronter les épreuves d’une aussi longue traversée, pourront-elle supporter la chaleur torride que nous autres hommes ne pouvons supporter que quelques années ? Pourront-elles se faire aux exigences imposées par le climat, à ce genre de vie monotone auquel est soumise toute personne qui vient dans ces contrées ?
Telles sont les questions que l’on doit se poser, et avec raison si j’en juge par les femmes qui sont venues habiter Saïgon jusqu’ici. Quelques-unes, tout en combattant l’ennui qui s’est emparé d’elles le premier jour de leur arrivée, ont pu résister aux chaleurs du climat et se sont imposé le devoir de rester quand même ; mais les autres, et c’est la plupart, en ont succombé ou sont bientôt reparties malades.
Voilà pourquoi en Cochinchine, comme dans les autres colonies, le nombre des femmes européennes est si restreint. C’est à cause de cette pénurie que l’amiral, quand il donne une soirée dansante, les convoque toutes indistinctement ; pourvu qu’elles aient la toilette voulue, fussent-elles femmes d’un employé à 1 200 francs, le gouverneur les recevra dans ses salons avec autant de plaisir, avec autant de grâce que si elles étaient femmes des plus riches commerçants.
Ces soirées sont toujours attendues avec impatience par nos Européennes, qui vont là passer quelques heures de bon temps, oublier la mélancolie et faire provisions de gaieté pour quelques jours. Il n’y a pas assez souvent de ces bals, voilà le malheur, car pour la femme c’est un amusement presque indispensable. Dans quelque condition qu’elle se trouve, elle aime la danse comme nous autres nous aimons ce poison lent que l’on nomme absinthe, avec cette différence que pour elle le bal c’est la santé, tandis que la fameuse liqueur verte est l’abrutissement, l’affaiblissement de nos facultés.
Quand ce bal est donné dans les splendides salons d’un gouverneur, qu’une femme du peuple qui en France eût été obligée de regarder à travers les fentes de la porte se trouve au milieu de cette foule chamarrée d’or et de broderies, se voit l’égale de celles qui l’entourent, oh alors c’est une bien plus grande fête, un bien plus grand honneur pour elles !
Comme ici il n’y a aucune des distractions qu’elles pouvaient se procurer en France, pas de théâtres, pas de concerts, pas de bals publics et pas de promenades, puisque partout aux alentours ce ne sont que brousse et marécages, que l’on ne peut sortir que le soir sur les 5 heures pour faire un tour à pied ou en voiture, l’ennui pourrait quelquefois s’emparer d’elles si elles ne s’occupaient pas à quelque chose. Aussi la plupart comme en France s’adonnent-elles aux soins du ménage, de la basse-cour, surveillent la cuisine, rangent tout en ordre dans leurs appartements et font naître la propreté partout. Ces occupations absorbent une bonne partie de la journée, le reste du temps elles brodent, causent ou lisent.
Celles qui vont elles-mêmes faire leurs emplettes au marché n’ont pas besoin de s’y rendre avec un panier au bras ou d’emmener un domestique : chemin faisant, elles rencontrent un de ces gamins annamites qui vont au-devant des Européens avec une grande corbeille à la main pour faire leurs offres de service. Ces petits bonshommes fourmillent à Saïgon et gagnent leur vie en portant les petits fardeaux. Donc un de ceux-là suit Madame ??? — comme ils disent avec leur petit ton goguenard — et, les emplettes faites, retournent à la maison avec elle. Là, pourvu qu’on lui donne 4 à 5 sous, il s’en va content.
Ces gamins sont d’une très grande utilité pour les Européens qui, par suite d’une habitude prise aux colonies, se croiraient déshonorés — chose absurde s’il en fut — s’ils portaient dans la rue le moindre paquet à la main.
Malgré le petit nombre de Français que l’on rencontre ici, on s’aperçoit tout de suite qu’ils sont les maîtres du pays car partout où ils se montrent, dans la rue, dans les magasins chinois ou chez les Annamites, leur parole en impose immédiatement et est écoutée avec un respectueux silence, on se range de côté en baissant les yeux ou on se courbe jusqu’à terre en joignant les mains. L’influence que nous exerçons sur les Orientaux va quelquefois même jusqu’à l’abus, et cela quand nous voulons une chose qui nous fait plaisir ou que nous posons nos prix dans une boutique. Le marchand intimidé préfère très souvent donner à perte ce que l’on désire que de supporter plus longtemps la vue et le ton de l’acheteur. Ce n’est certes pas là faire notre éloge, mais grâce à Dieu cette manière d’agir est loin d’être générale, et je crois bien qu’il n’y a plus que le matelot et le soldat à s’en servir.


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