(038) Un phare en pleine mer. (25 mars)


La machine ayant craché beaucoup d’escarbille toute la nuit, je me réveille tout couvert d’une couche de charbon ; j’en ai plein les joues, les oreilles et les vêtements avec lesquels je me suis roulé pendant mon sommeil, ou pour mieux dire pendant mon insomnie. Quoique pris blancs hier, il faut se mettre à les laver aujourd’hui.
Nous briquons ensuite le pont ; encore une autre besogne qui n’a guère d’attrait pour moi car, je puis le dire franchement, tout ce qui est, tout ce qui se fait à bord d’un bâtiment, me déplaît singulièrement et me montre de plus en plus que pour être marin il faut avoir une véritable vocation.
Vers une heure de l’après-midi on signale un phare dans le lointain, mais ce phare, que l’on aurait pu croire sur la terre ferme, est bâti sur une ligne d’écueils à fleur d’eau ; car en filant quelques nœuds de plus, on peut distinguer les vagues qui bouillonnent en se ruant sur elle. Ce phare, sur lequel flotte le drapeau turc, paraît très haut, construit en briques sur des assises de chaux et ciment.
À la vue de cette construction isolée au milieu des flots qui ne cessent de gémir tout autour, à la pensée du gardien qui l’habite, les gens sérieux se mettent à sa place et le plaignent de tout leur cœur, et ceux qui aiment à rire de tout glosent à qui mieux-mieux. Donc chacun dit son mot ; voyons d’abord les premiers :
« Il y a, dit l’un, dans cette tourelle, un pauvre homme, espèce de naufragé prisonnier du milieu des mers auquel un bâtiment doit apporter ses vivres tous les huit jours ; ce malheureux, ne l’a-t-on pas oublié quelquefois, quelquefois n’a-t-il pas souffert le supplice de Tantale en voyant son navire retardé ou poussé par la tempête ? »
Après l’homme qui s’apitoie sur le sort de cet abandonné, voilà messieurs les rieurs :
« S’il est astronome, dit celui-ci, il doit avoir découvert plus de planètes que M. Le Verrier, il a dû compter toutes les étoiles et a la chance de pouvoir tout à son aise contempler la voûte céleste, car la plate-forme de sa tour est le plus bel observatoire que l’on puisse désirer !
— S’il est pêcheur, dit un amateur de friture, je ne le trouve pas malheureux : il a le temps de faire des filets, de guetter le poisson au passage et de rester à table pour savourer ceux qui se sont laissé prendre. C’est toujours une belle ressource si la boustifaille se fait attendre !
— Ah ! dit un troisième, je voudrais être comme lui et avoir pour maîtresse une jeune et jolie femme. Cet isolement dans lequel ils sont ne doit-il pas les attacher davantage l’un à l’autre ? Comme ils doivent s’aimer dans cette solitude, comme ils doivent dormir heureux et tranquilles dans les bras l’un de l’autre !
— Mais s’il n’aime pas sa femme, dit un quatrième gouailleur, quel triste ménage que ce doit faire ! Et s’il n’en a pas de femme, je ne voudrais pas d’une pension pareille à n’importe quel prix ! »
Voilà comme chacun disait son mot pour tuer le temps, tant il est vrai de dire que l’inaction n’enfante jamais rien de bon. C’est ainsi que le soldat français, qu’il soit chez lui ou en pays étranger, se reconnaît toujours à sa bonne humeur.

Commentaires

Articles les plus consultés