(064) À Singapour. (28, 29 et 30 avril)

Foule d’îles et de bancs de sable. Grands dangers.

Nous filons tout doucement au milieu d’une foule d’îles toutes verdoyantes. Les unes semblent habitées, les autres sont couvertes de forêts vierges dont les arbres paraissent de la même hauteur et comme alignés au cordeau. Là, nous passons la nuit dans une petite baie pour ne pas nous risquer au milieu des rochers et des bancs de sable.
À 7 heures du matin nous reprenons notre route, mais nous marchons très lentement afin d’éviter les écueils, qui sont d’ailleurs indiqués par autant de poteaux pareils à ceux que j’ai vus à l’entrée de la rade d’Alexandrie. Il faut cela, car ces parages sont si dangereux que bien des fois j’ai vu le bâtiment n’avoir que le passage strictement nécessaire entre ces pieux indicateurs, aussi doit-il être bien sûr de lui, le marin qui s’engage sans pilote au milieu de tous ces dangers.
Tout autour et dans le lointain, je n’aperçois qu’îles fertiles qui sont autant de bouquets de verdure, et ces îles contribuent à rendre la navigation plus difficile encore. Ces îles sont couvertes de beaux arbres chargés de fruits, tapissées de gazons, et paraissent factices, si je puis m’exprimer ainsi, tant elles sont belles. Toutes font partie de ce riche archipel malaisien qui appartient presque tout aux Hollandais et aux Espagnols.
Singapore, qui est une île elle-même à peine détachée du continent indien, se trouve derrière toutes celles-là. C’est elle paraît-il que nous apercevons en face, car un pilote anglais vient à bord conseiller au commandant d’attendre que la marée soit haute pour entrer par la petite passe vers laquelle nous nous dirigeons, ou bien d’entrer par la grande. En effet, il pouvait y avoir imprudence à tenter le passage, qui se trouve resserré entre deux îles montagneuses qui ne semblent s’être détachées l’une de l’autre que par la force des courants terribles que l’on remarque dans ces mers. Le commandant, préférant sans doute rester là quelques heures que d’aller immédiatement dans la grande rade pour être ensuite obligé de revenir dans la petite où nous devons faire le charbon, se décide à attendre la marée.
Nous stationnons dans cet endroit à peu près trois heures, puis nous entrons dans un chenal si étroit qu’il nous offre à peine la largeur voulue pour la marche du navire. Cette passe, qui se rétrécit et s’élargit capricieusement, est bordée à droite par une quantité d’îles assez élevées, toutes couvertes d’une végétation exubérante. Sur les hauteurs se laissent apercevoir de temps en temps une maison chinoise pleine de coquetterie, un chalet suisse perdu au milieu des bosquets de verdure.

Un village bâti sur pilotis.

Au pied de ces pimpants coteaux, baignant dans l’eau du chenal, un village de pêcheurs dont les cases en bambou sont bâties sur pilotis est élevé à quelques mètres au-dessus de la mer. À voir ces pauvres habitations suspendues sur les flots, de loin on les prendrait pour des pigeonniers ou des poulaillers de nos campagnes ; c’est cependant là où se retire le marinier après la pêche de la journée, c’est sous cette maisonnette qu’il retire sa pirogue pour la mettre à l’abris des vents et des pluies. Ce paysage n’est certainement pas beau, mais il est pittoresque, surtout lorsque la mer montante vient murmurer sous ces cases.
À gauche nous avons l’île de Singapore, tout aussi élevée et tout aussi belle que ses voisines. Sur une éminence se trouve le sémaphore, et près de lui une superbe maison européenne, ornée d’une colonnade, de balcons dorés, et entourée de magnifiques jardins.
Descendant vers la mer au pied de cette hauteur, le chenal s’élargit et forme une anse où nous nous arrêtons pour faire le charbon. Ce n’est pas le port, c’est là seulement où les navires viennent faire leur provision de combustible.

La petite rade. Les marchands.

Plusieurs navires ne pourraient d’ailleurs stationner en cet endroit car, à la mer descendante, il reste si peu d’eau dans cette petite baie que partout l’on voit les pêcheurs venir, comme sur les grèves de notre pays, ramasser les coquillages et les poissons que la mer a laissés sur le sable.
À la marée montante, nous voyons quantité de pirogues accourir vers nous. Ces pirogues sont la plupart tout simplement creusées dans un tronc d’arbre. Une natte y forme un abri contre les rayons du soleil, et une natte encore sert en guise de voile pour aller à la pêche en mer. Ces nattes, que l’on fabrique dans le pays, forment une branche de commerce très importante ; on en fait qui sont ornées de très beaux dessins. Dans ces chaudes régions, chacun a la sienne sur laquelle il s’étend pour dormir ou respirer l’air du soir. C’est du reste le lit le plus frais, et celui dont on se servent le plus habituellement tous les peuples de l’Orient.
Ces pirogues sont conduites par des marchands chinois ou malais qui vendent des singes, des perroquets, des joncs pour cannes et des oiseaux-mouches du plus beau plumage, comme il y en a tant dans les forêts qui avoisinent Singapore ; ils vendent aussi de gros coquillages, du corail blanc, du corail rouge et des fruits tels que cocos et ananas, qui sont ici d’une qualité supérieure et à un extrême bon marché.
Tous ces marchands sont nus jusqu’à la ceinture et ont déjà pour couvre-chef le large chapeau en pointe (ou chapeau chinois) que l’on porte dans tout le Céleste Empire.

La grande rade. L’aspect de la ville.

Le charbon fini, nous revenons sur nos pas pour tourner à gauche autour des îles dont j’ai parlé, et entrer définitivement dans la véritable rade de Singapore.
Là, nous jetons l’ancre assez loin de la ville. Quoique je ne distingue le quai que difficilement, il doit être très beau si j’en juge par les belles constructions qui s’élèvent sur toute sa longueur ; quelqu’un qui est descendu à terre me dit que ce sont des maisons anglaises et américaines, des banques et des hôtels. Sur la droite, je ne vois que des cases en nombre infini, qui se perdent au milieu des brousses. Cette partie de la ville est sans doute la ville indigène. À gauche, j’aperçois deux ou trois églises et une pagode avec portiques en marbre blanc. Partout la ville est peu élevée. Au centre cependant s’élève un monticule qui paraît très pittoresque. C’est là, m’assure-t-on, sur cet espèce d’observatoire, qu’est la résidence du gouverneur.
Quant à la ville elle-même, on la dit très propre, populeuse et très commerçante ; je suis bien obligé de le croire, n’ayant pu la voir que de loin. Pour le port, il est très vaste mais peu sûr. Après tout ce que j’avais entendu dire sur cette ville, je m’attentais à trouver dans la rade une forêt de mats, et cependant je n’y ai vu qu’une dizaine de navires marchands.
Telles sont les observations plus ou moins vagues que j’ai pu prendre sur cette colonie anglaise, sur ce pays si verdoyant et si productif que je dois mettre sur la même ligne que Ceylan, car il en a tous les agréments.

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