(081) Pourquoi y a-t-il si peu de femmes européennes aux Colonies !
La plupart des Européens établis dans la Colonie sont garçons, aussi à Saïgon il n’y a peut-être pas deux cents femmes (et quand je parle de Saïgon, j’entends parler aussi de toute la Cochinchine) ; et même on croirait qu’il y en a la moitié moins parce qu’on ne les voit guère que le dimanche, quand elles vont au marché ou à l’église.
Pourquoi sont-ils si peu nombreux, ces êtres si chers dont l’homme ne peut guère se passer ? Pour deux raisons principales : premièrement, à cause de la longue traversée, des frais de voyage et de l’intempérie de ces climats ; deuxièmement, à cause de l’embarras qui résulterait pour quelqu’un ayant avec lui femme et enfants, s’il ne réussissait pas dans ses affaires, s’il se voyait forcé d’aller chercher fortune ailleurs.
Il faut en effet que celui qui voyage se détache de tout pour n’avoir aucun souci et ne penser qu’à lui, il faut qu’il soit libre d’aller où bon lui semble et d’y rester autant qu’il sera nécessaire ; s’il avait une femme et des enfants, il serait obligé de s’occuper d’eux, de s’arrêter à cause d’eux, de toujours les traîner à sa suite sur des terres inconnues, sous des climats meurtriers où il serait à tout moment exposé à les voir mourir.
Voyager ainsi en famille est encore possible en France, en Europe, où les voyages sont de pur agrément, mais dans ces lointaines régions où l’on court après la fortune au péril de sa vie, cette suite gênerait le voyageur dans sa marche aventureuse, l’empêcherait d’être tout entier à ses idées et le mettrait dans l’inquiétude. Après avoir dit adieu à toute sa famille, à sa femme et à ses enfants s’il est marié, il doit donc quitter le pays sans regret, emportant avec lui seulement les bagages qui lui sont absolument nécessaires. Quand on part, on doit toujours en agir ainsi car on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve ; car quoi qu’on en dise, on ne fait pas toujours fortune aux colonies.
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