(067) Le fort du Sud.

Sur la rive gauche du fleuve, dont les eaux deviennent rougeâtres et bourbeuses à cause des terrains argileux qu’ils détrempent et du sable de cette couleur que l’on remarque dans toute la Cochinchine, on me montre un fort qui a joué et joue encore aujourd’hui un grand rôle dans l’histoire de la Colonie.
En France j’avais déjà entendu parler de ce fort, et bien peu avantageusement. Ce fort est le fort du Sud, construit sur l’emplacement d’une redoute annamite après la prise de Saïgon. Aujourd’hui, c’est une prison où l’on envoie tout homme dépendant de l’autorité militaire qui s’est rendu coupable de quelque faute grave, dans le service ou ailleurs.
Simples soldats, matelots, sergents, sergents majors et adjudants, tous sont reçus sans distinction dans cette sombre demeure. On traite l’un comme l’autre, on les fait travailler également sans nul égard pour le grade qu’ils occupaient. C’est ce qui m’étonne d’un gouvernement qui se respecte autant que le nôtre, et qui tient toujours compte quand même des services rendus. Puisqu’on veut leur faire subir les mêmes peines, on devrait au moins mettre une certaine séparation entre eux, mettre par exemple les adjudants avec les sergents majors, les sergents avec les caporaux et les soldats à part. De cette manière, la délicatesse et l’amour-propre de chacun ne seraient pas autant froissées, et le Français qui a été gradé ne serait pas humilié en face de ses inférieurs.
Là, pour châtiment, on leur fait faire des cordages, défricher des brousses, creuser des fossés ou élever des fortifications ; dans les premiers temps même, on les occupait à cuver des arroyos et à dessécher des marécages, et toute la journée ils étaient là à travailler, ayant de la vase jusqu’à la ceinture. C’était un dur supplice auquel bien peu pouvaient résister, et ceux qui pouvaient sortir de là en emportaient toujours quelque plaie, quelques vieux rhumatismes pour leur vieillesse. Maintenant, quoique la position de ceux qui y sont détenus soit encore bien triste, elle est de beaucoup améliorée. Pour garder le fort et surveiller les prisonniers, il y a continuellement un détachement de 60 hommes.
Sur la même rive, à partir du fort lui-même, mes regards s’arrêtent sur une longue ligne de pauvres cases en paillote. Au milieu d’elles s’élève une chapelle toute neuve, ce qui nous annonce que ce village est une chrétienté.
Avant d’arriver en face des magasins des Messageries Maritimes, entrepôts immenses près desquels accostent les courriers et les bâtiments chargés de marchandises pour l’administration, mes yeux se portent sur de vieilles jonques que l’on a amenées je ne sais d’où et qui sont là plutôt pour parade, comme spécimen des anciennes constructions navales du pays, que pour faire peur aux gens. Ces jonques, qui ont encore leurs canons braqués et couverts de rouille, sont massives, d’une forme tout à fait primitive, peinturlurées à la façon chinoise et très bizarrement sculptées. Quoique paraissant peu redoutables aujourd’hui, ce sont pourtant elles qui jadis osèrent s’opposer à notre passage et que, cela va sans dire, nous fîmes taire du premier coup.

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