(114) Considérations diverses.
Pour terminer ces observations, je dirai que la Cochinchine est comme l’Égypte un terrain d’alluvion, un pays très plat, brûlé par le soleil des tropiques. Ce qui la fait différer de l’Égypte, ce sont les pluies qui tombent pendant quatre mois de l’année avec la violence des torrents et font la plupart du temps de ces régions un immense marais rempli de sangsues, de reptiles venimeux et d’oiseaux aquatiques de toute espèce. Ces pluies se creusent des cours d’eau quelquefois larges et profonds, quelquefois si petits qu’ils ne peuvent donner passage qu’à la plus petite barque. Ce sont dans ces arroyos couverts d’herbes et de brousse impénétrables que les pirates se retirent ou attendent les bateaux chargés qui s’aventurent dans leurs parages. Tous ces cours d’eau se jettent dans la rivière de Saïgon ou bien dans le Cambodge, le fleuve sacré du pays, le fleuve aux cent bras si large en certains endroits et si peuplé d’îles qu’on le prendrait lui-même bien souvent pour une mer.
Toutes ces rivières s’opposant à ce qu’il y ait des routes, tout le monde voyage par eau, aussi les barques que l’on rencontre sont-elles innombrables. Rien qu’autour de Saïgon, en comptant les jonques, les bateaux de passage et les petits sampans, il y en a bien trois ou quatre mille. Quand les gens du pays ne vivent pas dans ces barques, ils logent dans une case sur le bord d’un cours d’eau ou au milieu des marécages. De cette manière ils n’ont pas besoin d’aller acheter le poisson dont ils font en grande partie leur nourriture, ils l’ont sous la main.
Leurs huttes sont bâties sur pilotis. Ils sont là constamment exposés à la fraîcheur et la plupart du temps aux émanations d’une boue infecte, mais cela ne leur occasionne aucune maladie : leur tempérament robuste résiste à tout. Les seules affections qu’ils ont sont les maladies de peau qui proviennent de leur malpropreté et des insolations, aussi les voit-on souvent couverts de larges plaies pareilles à des brûlures que le soleil a bientôt fait de cicatriser.
Entourée par tous ces cours d’eau, la Cochinchine n’est donc pour ainsi dire qu’une île immense en englobant une infinité d’autres. Toutes ces terres, qui pourraient si elles étaient défrichées et cultivées rapporter d’immenses bénéfices, seront incultes pendant longtemps encore à cause des grands travaux à exécuter et du peu d’Européens qui s’occupent d’agriculture ; car il ne faut pas compter sur les Annamites, ils sont trop paresseux et trop routiniers, le coin de terre qu’ils ensemençaient il y dix ans, ils l’ensemencent encore et voilà tout. Ils n’ont pas de greniers et ne mettent pas en réserve comme nous le faisons : insouciants par nature, ils ne s’occupent guère du lendemain. Ensuite, ils ne connaissent pas les moyens à employer pour le dessèchement des terres, ils n’ont pas les outils, les machines nécessaires pour débroussailler, faire de bons labours et des cultures soignées.
Pour mener cette œuvre à bonne fin, il faut des Européens qui s’en mêlent, qui montrent la manière de s’y prendre, qui embauchent des indigènes, les surveillent et les encouragent en les payant bien. En outre, comme celui qui veut la fin veut les moyens, il faudrait aussi que l’administration locale y mette un peu du sien, c’est-à-dire qu’elle favorise toutes les entreprises et donne des terrains à tous ceux qui en demanderaient. Puis n’y a-t-il pas des oisifs, des aventuriers en France comme partout ? Eh bien, on devrait donner à ces individus les moyens de s’établir dans le pays ; on pourrait même engager les Irlandais, les Allemands et tous ceux qui ont pris l’habitude d’aller en Amérique comme s’il n’y avait pas d’autres terres aussi fertiles et moins éloignées à cultiver ailleurs. Bientôt alors on verrait cette terre encore aujourd’hui couverte de hautes herbes, d’arbustes épineux et de forêts, presque partout se transformer et devenir la source d’immenses richesses pour notre pays.
Cette colonie est la plus belle que nous ayons, elle est productive au possible, ne la négligeons pas, elle peut dans un avenir prochain nous dédommager des grands sacrifices que nous nous imposons depuis la dernière guerre. Déjà le commerce a fait d’immenses progrès depuis notre arrivée, chaque jour les transactions deviennent plus nombreuses grâce aux bateaux qui arrivent chargés à couler bas du fond de la Colonie et des riches provinces du Cambodge, grâce surtout aux navires de toutes les nations qui apportent les produits de la Chine, de l’Inde et de l’Europe, s’en retournant avec les productions du pays.
Donc, que l’Européen donne un peu l’exemple du travail aux indigènes, qu’il fasse cultiver lui-même en employant les uns pour son propre compte, qu’il encourage les autres à semer davantage et à tenter toutes sortes de cultures, et le plus brillant avenir sera assuré à la Cochinchine.
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