(055) Description de l’île.

Je continuerai donc à faire des éloges de Pointe de Galle, et je dirai que ce coin de terre est si enchanteur, si extraordinaire, qu’il a dû bien des fois servir de type aux peintres de paysages pour leurs tableaux ; je dirai que c’est une terre fortunée à laquelle beaucoup ont dû rêver, car c’est l’Orient dans toute sa magnificence, l’Orient pour ainsi dire étonné de compter Aden, ses déserts et ses steppes au nombre des régions qu’il possède.
Après avoir passé à gauche les récifs au-dessus desquels bondissent les flots écumeux, un très joli phare en pierre attire mon attention ; il est élevé à la pointe de l’île sur une hauteur garnie de bouche à feu. C’est là où commence la ville anglaise dont les grands arbres et un mur d’enceinte m’empêchent de bien mesurer l’étendue. D’après ce que je puis apercevoir, elle est composée de charmants cottages entourés d’arbustes disposés en bosquets et de grands arbres qui doivent répandre dans ces heureuses habitations l’ombre et la fraîcheur. C’est à peine si je distingue ce quartier enfoui dans la verdure et qui ressemble plutôt à une immense ferme avec toutes ses dépendances qu’au quartier d’une ville. Je n’en parlerai donc pas davantage.
La ville indienne, elle, est plus loin et ne se voit pas de la mer. Elle doit être très pittoresque. Si j’étais civil, je pourrais aller la visiter, mais je suis soldat et le soldat ne descend pas à terre quand il le veut. Malgré tout le désir que l’on a de s’instruire il faut en prendre son parti, car la même chose se répète à toutes les relâches que nous faisons. J’entends donc parler de ceci et de cela par ceux qui ont été à terre, je me trouve à deux pas d’une merveille qu’il ne m’est pas donné d’admirer. Je passe en laissant mes regrets, je ne puis faire davantage.
Après les cottages anglais viennent des coteaux, des prairies tapissées des plus beaux gazons qui me rappellent celles du Cotentin. Après ces prairies, j’aperçois des paysages plus champêtres et plus beaux encore. Là commence la forêt ; sur son front majestueux coure une grande allée bordée d’un côté par la mer et de l’autre par des cases d’Indiens peu élevées, couvertes en paille, puis ça et là par des chalets à blanche façade qui se cachent au milieu des taillis.
Le soir vient et toutes ces habitations s’éclairent et toutes ces lumières perçant à travers le feuillage et reflétées par la mer produisent sur mon esprit rêveur et charmé l’effet d’une grande féerie.
Le matin j’éprouve une sensation aussi douce encore car tous ces gazons fleuris, tous ces arbres odoriférants m’envoient un air frais imprégné des plus doux parfums. D’après ce que je ressens moi-même, c’est un pays créé pour faire naître les émotions les plus suaves que l’on puisse avoir. On ne pourrait trouver un coin de terre plus fait pour le mystère et le bonheur, aussi était-ce j’en suis sûr le long de pareilles allées, à travers des bois touffus comme ceux-là, que devaient se promener Paul et Virginie, ces types de l’amour, ces jeunes gens dont Bernardin de Saint-Pierre sait vous parler avec tant de grâce et de délicatesse. Là, ils pouvaient s’égarer sans crainte et se dire l’un à l’autre toutes les impressions de leur cœur, ils n’avaient pour témoins de leur amour que les singes qui, avec leur air de jocrisse, devaient, j’en suis sûr, se montrer jaloux en face d’une si douce union, ils n’avaient que les milliers d’oiseaux qui gazouillent sur les branches et l’insecte qui murmure sous l’herbe.
Si le poète n’a pas songé à placer les scènes de son roman dans cette île enchanteresse, il l’a pour ainsi dire décrite néanmoins, en imaginant un type fait pour enivrer de plaisir et d’amour.
Après Bernardin de Saint-Pierre, celui qui selon moi a le mieux décrit l’Inde, quoiqu’il n’y soit jamais venu, c’est Méry dans sa Floride et sa Guerre du Nizam. Tout ce qu’il raconte dans ces deux livres est vrai, et il trace le tableau réel d’un pays que lui-même n’a jamais vu. Son imagination suppléant au peu de renseignements qu’il a, il fait de ce pays le plus beau pays du monde, et il n’exagère guère car moi qu’il l’ait vu mais qui cependant n’ait fait que soulever un coin du rideau, je trouve le tableau superbe.
Cette forêt, avec tout l’attrait qu’elle me procure, c’est-à-dire avec sa verdure, ses sentiers mystérieux et ses ombrages, ne me paraît donc pas sauvage du tout. Les grands arbres touffus, serrés l’un contre l’autre avec une régularité qui ferait croire qu’ils ont été plantés puis taillés par la main de l’homme, atteignent ici leur plus grande hauteur et forment de loin la plus belle masse qu’il soit possible de voir. Quand on aperçoit cet imposant spectacle d’un vaisseau d’où l’on ne peut sortir, on se sent attiré malgré soi, on voudrait presque s’échapper à la nage pour aller respirer le frais.
Au fond de cette délicieuse petite baie, mes yeux sont frappés par la vue d’un roc couvert de verdure contre lequel la mer se rue avec furie de tous côtés et retombe en cascades ou en gerbes du plus bel effet. Cette éminence semble vraiment apportée là par la main de l’homme et copiée sur les îlots charmants que l’on a faits à Paris au milieu des lacs du bois de Boulogne. C’est là où demeure le gouverneur anglais, dans un chalet entouré de pavillons magnifiques d’élégance.
Ce pays est donc couvert de la plus belle végétation possible, et il est par conséquent l’un des plus productifs de l’univers. L’herbe, c’est le cas de le dire, pousse toute grande du jour au lendemain, jamais vous ne voyez les arbres dénudés ; été comme hiver, ce pays est toujours verdoyant.
Chose étonnante, dans ces prairies on ne rencontre que des bestiaux qui sont des nains à côté des nôtres, si j’en juge par les petits bœufs que nous avons embarqués. Ils avaient la taille d’un veau de trois mois, et je suis sûr qu’un de nos grands bœufs du Cotentin en vaudrait trois de ceux-là.

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