(079) Le grand canal central. Détails sur les rues. (Suite)
J’ai dit que la rue dont je viens de parler et la rue Rigault de Genouilly se trouvaient sur un canal. Ce canal est creusé dans un petit arroyo dont les vases pleines de détritus puants et les eaux stagnantes infectent tout ce quartier de la ville.
Comme il est précisément au centre des affaires et passe devant le marché, on a eu la bonne idée de l’utiliser. La partie la plus éloignée n’étant pas absolument nécessaire a été comblée, et des entrepreneurs chinois ont pris l’entreprise du curage de l’autre partie, de la construction d’un pont et des quais. Bien des fois les marées ont rompu le batardeau ; pour comble d’embarras, les pluies sont venues qui ont détruit tout ce qui avait été fait. Alors on ne savait plus quels moyens employer pour épuiser toutes ces eaux et continuer les travaux. Les entrepreneurs allèrent jusqu’à se décourager d’envoyer leurs ouvriers.
Un jour, le directeur des Ponts et Chaussées leur dit qu’il n’y avait qu’une machine à vapeur à pouvoir les tirer d’embarras. Alors ils n’eurent rien de plus pressé que de s’en procurer une, et reconnurent bientôt par les résultats obtenus qu’elle les dédommagerait de la perte de temps et de l’inutilité de leurs premiers travaux : le canal, qui mesurait bien trois mètres d’eau, fut vidé au bout de quelques jours. Il fallait voir les Chinois — et les Annamites surtout — ouvrir les yeux quand ils le virent à sec et le poisson glisser sur la vase. Ils ne se figuraient jamais qu’une si petite machine eût pu avoir la puissance d’opérer de si beaux résultats, et en si peu de temps. Ce jour-là la gent aquatique n’eut donc pas bon temps car tout le monde, jeunes et vieux, voulut aller barboter dans la boue.
Le lendemain la pluie tomba toute la journée, mais on ne craignait plus rien : la machine n’était-elle pas là pour parer à toutes les éventualités ? Dès le petit matin, de premier jour, une armée de travailleurs chinois se remit à l’œuvre ; et depuis, les travaux n’ont pas cessé.
Aujourd’hui le canal est très avancé, on a monté une deuxième machine pour remplacer l’autre en cas d’avarie, de sorte que grâce à leur puissant concours, les entrepreneurs pourront mener à bonne fin leurs travaux. Ce canal sera de la plus grande utilité pour le marché surtout, car toutes les barques qui l’approvisionnent pourront venir s’y amarrer, ce qui rendra les transports moins coûteux et moins difficiles. Il sera très utile aussi pour les maisons de commerce qui avoisinent le quai, car le déchargement des marchandises se fera pour ainsi dire à leur porte.
De l’autre côté de ce canal se trouve la rue Rigault de Genouilly qui, au lieu d’être chinoise comme la rue Charner, est exclusivement française. Toutes ses maisons ou à peu près sont bâties à l’européenne et beaucoup sont occupées par des négociants. De ce côté-là se trouve la Direction des Ponts et Chaussées, une salle de vente publique et un bon photographe français.
Au bout de ces deux rues Charner et Rigault de Genouilly, nous avons la rue Chabert qui se dirige transversalement vers l’arroyo de l’Avalanche. Sur le bord de cette rue, je trouve une minoterie et une habitation qui est certainement la plus coquette de Saïgon, appartenant à M. Hermitte, architecte de la ville. Il ne manque à cette demeure élégante que de vastes jardins tout autour, si elle avait cela, ce serait une habitation princière. En face se trouve l’ancienne mairie, et plus loin les bâtiments de l’ancien tribunal et l’artillerie.
Après le canal et la rue Rigault de Genouilly nous avons, donnant sur les quais, une grande et belle rue, la rue Catinat, qui monte en pente douce jusqu’à une ancienne place dite place de l’Horloge, que l’on a sacrifiée pour y bâtir des maisons. On remarque dans cette rue quatre à cinq maisons d’épiceries tenues par des Chinois, qui font un tort immense aux négociants européens en ce qu’ils vendent tout à un bon marché extraordinaire. Comment font-ils pour avoir du gain ? Je n’en sais rien, ils doivent se rattraper sur la vente énorme qu’ils font car leurs maisons sont toujours pleines de chalands.
Je remarque ensuite trois grandes maisons françaises où l’on fait payer tout extrêmement cher sous prétexte qu’il n’y a que là où l’on puisse trouver la plupart de nos produits. Plus loin je rencontre une autre salle de vente, deux pharmacies, le comptoir d’escompte, une association de cordonniers tailleurs chinois et l’institution municipale où l’on enseigne le français à des centaines de Chinois et d’Annamites.
C’est là qu’habitaient jadis les aspirants interprètes que l’on a supprimés, c’est dans ce local qu’ont eu lieu des conférences publiques qui ont bientôt fini d’exister faute d’auditeurs. Vrai ! aussi était-ce nécessaire de conférencer ? Qu’avions-nous besoin de cela ici où les Français sont encore clairsemés ? Encore, si on eût annoncé un véritable orateur, un de ces hommes dont le seul nom signifie succès, ces soirées littéraires auraient été suivies avec exactitude ; mais celui que nous devions entendre n’était qu’un pédant, un méchant compilateur plein d’orgueil mais sans aucun talent oratoire.
En remontant cette longue rue, je retrouve outre l’ancienne mairie et le petit palais de M. Hermitte dont j’ai déjà parlé, l’ancienne Direction de l’Intérieur, la maison très coquette d’un ingénieur des Ponts et Chaussées, puis une très grande qui cependant n’est qu’en petit celle du Chinois Wang-Taï. Après je vois d’un côté les bureaux du Trésor et de l’autre ceux de la Poste, bâtis exactement sur le même modèle.
L’autre rue parallèle à celle-là aboutissant sur le quai est la rue Impériale, je trouve à la rencontre de cette rue et de la rue de l’Église une pagode de Malabars nouvellement construite, dont la façade sculptée à jour offre un aspect très original.
Comme toutes les autres rues, celle-ci est plantée d’arbres dans toute sa longueur. Vous voyez là une quantité de loueurs de voitures et quatre à cinq cafés français, rendez-vous des soldats et des matelots.
En haut de cette rue je trouve l’Amirauté, résidence actuelle du gouverneur, assez belle maison de campagne entourée d’arbres et d’un jardin, mais qui, n’étant pas suffisamment digne de loger le représentant de la France, va être remplacée par le palais à proportions colossales dont j’ai parlé plus haut.
En avançant toujours, je trouve à ma droite l’imprimerie impériale, à ma gauche l’habitation du général commandant supérieur des troupes, puis un peu au-delà, du même côté de la route, le camp des Lettrés et de l’autre le camp des Indigènes, qui forment chacun une vaste enceinte, fermé l’un par un mur et l’autre par une palissade. Dans ces deux camps sont disséminées une foule de cases à rez-de-chaussée seulement, toutes datant d’une époque antérieure à celle de notre arrivée dans le pays.
Après ces rues, qui sont les plus belles et les plus fréquentées de Saïgon, il y a encore à déboucher sur le quai la rue de l’Hôpital, au bout de laquelle se trouve l’établissement militaire ainsi nommé, composé de grandes cases annamites éparses dans les jardins. On doit bientôt les abandonner pour entrer dans des constructions à trois étages que l’on bâtit en ce moment-ci.
La dernière route de ce côté-là est la route de l’Avalanche, qui part de l’Arsenal et des Subsistances pour monter vers le pont de Go Vap, gros bourg qui se trouve à quelques kilomètres de là sur l’arroyo de l’Avalanche. En haut de cette voie, nous apercevons l’église et les bâtiments de la Sainte-Enfance.
L’église est surmontée d’une haute flèche blanche couverte de sculptures dentelées qui font le plus bel effet, tout l’extérieur du reste est décoré de motifs très en couleurs et de peintures de bon goût qui la rendent très pittoresque. Quant à l’intérieur, je n’ai pu le voir, mais il doit être plus vieux encore. Tout autour s’élèvent de belles et spacieuses constructions.
Dans les rues on recueille les petits garçons, les frères leur font connaître divers métiers, les plus intelligents deviennent interprètes et les autres, après avoir étudié au collège d’Adran qui se trouve là tout près, entrent dans la prêtrise. Cette église et toutes ces constructions, qui certainement sont très remarquables, ont été bâties par les missionnaires avec nos oboles d’Occident. Derrière les dépendances de la Sainte-Enfance se trouve le Jardin Botanique, admirablement placé sur un coteau, puis le jardin d’acclimatation où l’on ne voit que des animaux du pays tels que tigres, ours, caïmans et échassiers, que l’on expédie presqu’aussitôt pour les jardins d’acclimatation de France. Voilà toutes les rues, toutes les constructions les plus importantes de Saïgon. Percée admirablement comme elle l’est, si cette ville était bâtie comme cela partout, elle n’aurait rien à envier à nos plus belles capitales de l’Europe.
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