(025) Quartier arabe.

Le spectacle que nous avons eu sous les yeux m’en a bien vite dégoûté. Nous sommes entrés dans des ruelles tortueuses, pleines de poussière, défoncées et couvertes de détritus puants où bourdonnaient tant d’insectes qu’il nous fallait avoir le mouchoir à la main pour leur donner continuellement la chasse.
Ces ruelles sont bordées par de misérables taudis informes, entassés l’un sur l’autre et moins hauts que les huttes des bergers de nos campagnes. Quand on entre dans ces bouges infects il faut presque se coucher à plat ventre ; alors on se trouve dans un espèce de four où, pour tout mobilier, vous ne voyez que quelques nattes crasseuses, une lampe fumeuse et des amphores énormes comme on en voyait au temps des anciens Égyptiens.
Sur le seuil de la porte sont accroupis des êtres déguenillés et couverts de vermine, tout ce qu’il y a d’animaux, les cochons, les chèvres, les poules, tout cela couche pêle-mêle avec les maîtres de la maison. Rossinante lui, ne pouvant entrer à cause de l’ouverture trop étroite du taudis, se couche au travers de la porte.
Je n’ai été qu’une ou deux fois visiter ce pauvre quartier et l’envie ne m’a pas pris d’y retourner davantage, car lorsqu’on en revient on croit supporter sur soi-même les mauvaises odeurs et toute la vermine. En jour on ne passe par là qu’avec répugnance et parce que l’on est pressé, et la nuit c’est pire encore, car ces lieux deviennent des coupe-gorges ; on ne s’y aventure qu’avec un poignard et un bon revolver à la main.
Ce qui m’a le moins dégoûté dans ce quartier-là, ce sont quelques vieillards à barbe blanche drapés comme les récits bibliques drapent les Hébreux, et quelques femmes absolument vêtues comme celles d’autrefois. En les voyant se rendre à la fontaine avec une vieille amphore sur la tête, j’admirai leur taille souple, leur beau type de figure, leurs grands yeux rêveurs, et je ne pouvais m’empêcher de penser aux rendez-vous de Jacob et de Rebecca, à toutes les jeunes filles d’Israël que la Bible nous décrit sous des traits si simples et si charmants.
À n’en point douter ces femmes, ces vieillards si nobles dans leur simplicité antique, étaient les descendants de la race choisie puis abandonnée à elle-même ; quoique sous le coup de la malédiction céleste, ils n’avaient pu se résigner à s’éloigner de la terre habitée par leurs aïeux et vivaient là dans l’attente d’un nouveau Messie.
Tout étonné de me trouver moi-même sur ce sol où Dieu s’est manifesté tant de fois, malgré moi je me suis pris à rêver longtemps et je ne suis sorti de ma rêverie que pour me dire : « N’est-il pas surprenant qu’au sein d’une grande ville où il se trouve chaque jour en contact avec les étrangers et la civilisation, ce peuple ait conservé si fidèlement ses costumes, ses habitudes et sa manière de vivre d’autrefois ? ».
Après nous être éloignés de ce groupe gracieux, nous avons encore parcouru avec le même dégoût — c’est-à-dire en nous bouchant le nez d’une main, en chassant les mouches de l’autre avec nos mouchoirs — une quantité de ruelles, puis nous sommes tombés dans un endroit qui nous rappelait un peu plus le monde civilisé.

Commentaires

Articles les plus consultés