(051) À fond de cale. (du 10 au 18 avril)

Incident fâcheux.

Les jours suivants je me trouvai dans une position qui m’empêcha de continuer mes observations journalières, c’est-à-dire de monter sur le pont et d’être le témoin de tout ce qui peut frapper l’attention en mer. N’ayant donc pu prendre aucune note comme je l’avais fait jusqu’à présent, je sortirai de la ligne que je m’étais tracée pour vous parler d’une affaire personnelle, vous raconter une scène qui s’est passée dans un coin du bâtiment et dans laquelle j’ai malheureusement figuré avec deux de mes collègues.
Avant de m’expliquer là-dessus, je vous donnerai une idée de l’organisation du service à bord et du personnel de la Sarthe. Ces données serviront à mettre plus en relief la scène dont j’ai envie de vous parler.
Avec les 800 hommes qui sont à bord, on a formé pour le travail deux grandes divisions que l’on appelle Babordées et Tribordées. On se partage la moitié des nuits, de sorte que les uns descendent dans les batteries et sont sensé dormir, pendant que les autres restent sur le pont afin d’être plus vite prêts à la manœuvre. Tout cela serait très bien si on ne menait pas brutalement les soldats comme on les mène. Dans la compagnie dont je fais partie, il arrive qu’il y a pas mal de mauvaises têtes, de sorte qu’on ne gagne rien à les maltraiter, bien au contraire, car ces soldats, s’apercevant que l’on prend plaisir à les taquiner chaque jour, refusent de bouger au coup de sifflet du réveil à cause de la bonne place qu’ils occupent, ou ne vont à la manœuvre qu’à la dernière extrémité. Le quart sonne, deux, trois, quatre hommes sont absents, quelquefois une escouade toute entière.
L’officier alors ne prend nulle pitié de ces hommes fatigués par l’insomnie et invente mille manières pour se venger. Quand il ne fait pas laver le pont à 3 heures du matin ou jeter des seaux d’eau sur la tête des dormeurs, ce sont dix à quinze appels par nuit, et à tous ces appels il crie et tempête de son banc de quart, fait rester les hommes debout pendant une heure, les fait mettre aux fers ou attacher dans les haubans, pieds et poings liés, leur ôte pendant sept à huit jours le malheureux quart de vin qui les soutient, et va jusqu’à leur retrancher la maigre portion de viande journalière qui leur est allouée. Donc, quoique la manœuvre n’exige chaque jour qu’une demi-douzaine de soldats, il veut quand même voir présente la division toute entière sous prétexte de chercher à trouver plus d’hommes en défaut.

Le personnel du navire.

Passons maintenant au personnel. Le commandant, qui n’est ici que pour les grandes circonstances comme sur la plupart des grands navires de l’État, a sous ses ordres deux lieutenants de vaisseau, un enseigne et plusieurs seconds maîtres dont l’un remplit les fonctions de capitaine d’armes, c’est-à-dire qu’il est chargé de la police à bord. Je ne citerai que ceux-là parce que ce sont les personnages marquants, les hommes avec lesquels j’aurai à faire tout à l’heure.
Je ne dirai rien de l’enseigne, sa personnalité ici n’est pas très importante, quoiqu’il commande comme les lieutenants et que pour les manœuvres nous soyons de temps en temps sous ses ordres.
L’un des lieutenants, quoique très jeune, est un excellent marin, sa figure respire la franchise et attire par son expression pleine de bonté. Ses manières sont celles d’un homme poli, bien élevé, dont la nature noble ne s’est jamais laissé dominer par le contact des gens grossiers qui l’entourent. Aussi, les passagers le recherchent-il comme le plus agréable compagnon. Vous ne le voyez jamais rudoyer ni le soldat ni l’équipage, il est toujours digne du grade que tout jeune il a su mériter, aussi l’aime-t-on et, quand il commande, s’empresse-t-on immédiatement de lui obéir, à cause de sa bonne humeur et des paroles avenantes dont il se sert. Pour tout dire en un mot, c’est le type du véritable officier de marine, le type tel que je le comprends, tel qu’il devrait toujours être.
L’autre lieutenant, plus âgé, est celui que l’on appelle le lieutenant chargé parce qu’il remplace en tout le commandant de bord. C’est un Breton, aussi a-t-il, comme tous les marins de son pays, un caractère inflexible et la plus forte dose de grossièreté et de rudesse qu’il soit possible de rencontrer chez un homme civilisé. Est-il brave comme ceux de sa race, je n’en sais rien, en tout cas la bravoure, s’il la possède, accouplée aux qualités d’agent de police, qu’il possède au plus haut degré, ne doit être guère fière de se trouver en si mauvaise compagnie. Comme je n’en suis pas là-dessus, je dirai seulement que sa physionomie farouche et la brutalité qu’il exerce envers ses inférieurs donnent de suite une bien mauvaise idée de ce lieutenant chargé. Jamais vous ne le voyez parler au commandant que pour les besoins du service, jamais il n’a le sourire sur les lèvres, jamais il ne fait société avec les passagers. Il se promène toujours seul, la tête basse, pour méditer sans doute plus à son aise les vexations qu’il pourra exercer le lendemain. Il n’aime personne et on lui rend la pareille, car l’équipage de la Sarthe dit lui-même qu’il n’a jamais vu d’officier le traiter si rudement, et le soldat voit, par ce qu’il endure chaque jour, qu’il ne cherche qu’à lui rendre la traversée aussi désagréable que possible.
Ce lieutenant gendarme a pour aide dans son œuvre brutale un individu que l’on appelle capitaine d’armes et que moi j’appelle plutôt un garde-chiourme ; car un bâtiment, quand on y est malmené ainsi, devient un bagne dont l’équipage et la troupe sont les forçats. Cet homme sans éducation, le plus grossier de tous les matelots, s’enivre tous les jours, agit par là-même sans raison la moitié du temps, et se fait naturellement l’instrument docile des insignes volontés de son maître le lieutenant.
À ces deux êtres qui sont les mêmes dans une position différente, il ne manque que l’égalité du rang : si ce rapprochement se faisait pour eux, ils seraient, je suis sûr, de très grands amis.

Mis aux fers à fond de cale.

Un jour le garde-chiourme en question s’étant aperçu, mais un peu tard, que je recevais pour mon escouade une ration de plus à chaque repas et que je n’en disais rien, me fait approcher et, sans entendre aucune explication, jeter aux fers. Au lieu de me conduire à la barre de justice habituelle, on me pousse dans la cale au charbon en me faisant dégringoler du haut en bas des escaliers, et cela comme si j’eusse commis un crime. Une fois là, je me couche dans la saleté et la poussière, ayant à mes côtés pour camarades d’infortune deux collègues qui y était déjà pour le même motif.
Attaché par les deux pieds avec des anneaux très étroits qui m’empêchent de changer de position, je ne suis pas longtemps sans voir que je serai très mal ici. En effet je respire un air âcre et humide, un air plein de toutes sortes de mauvaises odeurs produites par l’eau croupie et les matières dont la cale est encombrée, car il y a là des barriques d’huile, de graisse et de goudron, des caisses de savon, de conserves alimentaires, des tas de cordages et de vieux chiffons. Au-dessus de nous est le feu du maître coq et à côté la machine avec son immense foyer toujours en feu, ce qui fait que nous avons une chaleur ordinaire de 60 degrés et que nous sommes toujours accablés et en nage. Sur cette sueur tombe une pluie de charbon lorsqu’on le remue dans la soute voisine, de sorte qu’il ne faut qu’un instant pour nous faire devenir noirs comme les Arabes que l’on a loués à Aden pour aider l’équipage et faire les plus gros ouvrages.

Les Arabes, chauffeurs à bord.

Ces nègres, dont je n’ai pas encore parlé, sont au nombre de trente. Ce sont des hommes repoussants d’aspect, n’ayant autour des reins qu’une ceinture en lambeaux qui la plupart du temps ne cache rien du tout. C’est avec ces sauvages que nous sommes obligés de vivre. Nuit et jour nous sommes abasourdis par leur charabia qui ressemble au croassement d’une bande de corbeaux. Ils vont et viennent après leurs rudes travaux, exhalant une odeur naturelle désagréable, et une odeur de chaleur et de sueur plus désagréable encore.
Pendant la nuit, quand au fond de cette cave humide et infecte, éclairée seulement par une vieille lampe fumeuse, on jette les yeux sur ces Arabes qui exécutent la danse de leur pays avec accompagnement de chants criards et d’instruments impossibles, on se croit dans une case de l’Océanie où tous les naturels se sont réunis un jour de fête ; quand on aperçoit toutes ces silhouettes burlesques se dessiner dans la demi-obscurité qui nous entoure, on peut se croire au milieu d’une bande de démons en délire.
Ce n’est pas assez d’être toujours là dans la chaleur, la sueur, la saleté et la vermine dont sont couverts les Arabes : pour nous rendre la vie plus amère encore, on nous laisse continuellement nos fers, en oubliant même quelques fois de nous apporter notre pauvre pitance. Ce cachot est donc une sorte de fosse aux oubliettes où de temps en temps nous servons de spectacle aux promeneurs de la batterie basse, qui nous regardent dédaigneusement comme si nous étions des bêtes du Jardin des Plantes, et se figurent que pour être là nous devons avoir commis une faute de la plus haute gravité. En un mot nous souffrons de toutes les façons, physiquement et moralement.

Visite dont on se serait bien passé.

Le lendemain de ma mise aux fers, à l’heure de l’inspection du matin, nous recevons la visite du lieutenant chargé : va-t-il s’apitoyer sur notre sort, va-t-il nous donner quelque espoir ? Ah bien oui ! Ce serait contre sa nature, et il se repentirait d’avoir été humain une fois dans sa vie. Il s’approche de nous, ayant derrière lui son autre lui-même, ce fameux capitaine d’armes. Capitaine de quelles armes, c’est ce qui reste à savoir ; enfin cet homme — que voulez-vous ? — il est flatté quand on l’appelle ainsi.
Le lieutenant, dont le regard farouche et la longue barbe servent encore à donner à sa figure un cachet de dureté plus accentué, se retourne alors du côté de son aide et lui dit : « Ce n’est pas ici que je vous avais commandé de mettre ces vauriens-là ! Pour des caporaux de cette espèce cette place est bien trop bonne, il faut les loger derrière ce tas de barriques, là au moins la lumière ne leur fera pas mal aux yeux ! Allons, levons-nous, canailles, traînez vos fers au-delà de la soute, vous resterez dans cet endroit jusqu’à Saïgon ! »
Alors, la barre aux pieds, les anneaux nous meurtrissant les chairs à chaque pas que nous faisons, nous enfilons un couloir sombre et nous nous trouvons dans notre nouvelle prison. Alors, n’y voyant rien, nous tâtons avec les mains. Comment donc coucherons-nous là ! L’endroit est si étroit que nous ne pouvons pas nous allonger, si peu large que l’on ne peut faire autrement que d’être assis les uns sur les autres.
Au bout de quelque temps, nous entendons quelqu’un venir : c’est l’homme qui nous apporte à manger, nous l’appelons pour qu’il sache où nous sommes, et comme nous ne nous voyons pas nous-même, nous nous mettons à manger sans trop savoir le genre de nourriture que nous avons devant nous.
Dans ce réduit sans air, nous étouffons positivement, un cachot le plus obscur que l’on puisse trouver serait mille fois préférable à notre prison, aussi tombons-nous vite d’accord sur les moyens de sortir de là.

Comment nous avons pu goûter le vin du commandant.

J’ai dit que l’on nous avait mis au milieu de barriques de toutes sortes. Bientôt nous vîmes lesquelles étaient vides ; le plus difficile était de savoir celles qui contenaient du vin. Nous nous mîmes alors en train d’en percer une entre les cercles à l’aide d’un couteau. Tout d’abord nous n’eûmes pas de chance, car la première contenait de l’huile ; nous en perçâmes une seconde et un bon vin de Bordeaux jaillit en remplissant de son parfum notre pauvre prison. Alors chacun se traîna comme il put à tour de rôle, et l’on festoya et l’on passa le reste de la nuit en libations. Le dernier des buveurs, après en avoir pris tout à son aise, avait soin de remettre minutieusement la cheville dans le trou, de manière à ôter tout soupçon à tout malintentionné qui eût voulu découvrir la mèche.
Le vin était excellent. Ce n’était certes pas du vin de cambuse, et nous l’avons trouvé bien meilleur que si l’on nous l’eût donné à boire de bon gré ; tant il est vrai que le bien volé a toujours plus de charme pour celui qui s’en empare que celui qu’il obtient sans difficulté.
Cette bonne trouvaille nous avait fait prendre patience et oublier un peu notre position, mais bientôt quand nous en eûmes assez, l’ennui reprit le dessus et nous nous décidâmes à faire le plus de tapage possible jusqu’à ce que quelqu'un, l’entendant, pût s’aventurer dans notre cachot. Nous frappons longtemps et comme personne ne vient assez vite selon nos désirs, nous nous levons ensemble et nous nous traînons de nouveau dans l’endroit où sont les moricauds.
Néanmoins quelqu’un descend avec une lanterne : c’est le capitaine d’armes, sans doute dans un état complet d’ivresse car il risque de rouler du haut en bas de l’escalier. Il ne peut nous dire que des paroles incohérentes. L’homme qui l’accompagne, se défiant sans doute de quelque chose, va visiter l’endroit où nous étions et par bonheur, ne regardant pas avec attention, il ne distingue aucune trace de désordre.

Inspection du jour de Pâques. Mgr Canoz. Mise en liberté.

Le lendemain était le jour de Pâques. Pour prendre part à la revue, on nous fit monter dans la batterie basse avec les autres compagnons de chaîne. Là au moins nous eûmes de l’air, de la lumière, de la propreté et des soldats comme nous en place de ces diables de moricauds.
Vers 9 heures le commandant, faisant sa ronde d’inspection, passe devant nous ayant avec lui le lieutenant chargé et le capitaine d’armes. « Voilà, disent en cœur ces deux compères, trois caporaux qui mériteraient qu’on les laissât aux fers pendant toute la traversée, car ce ne sont que des fainéants qui excitent les hommes à ne pas travailler ! »
Le commandant, que je crois d’un tout autre caractère que son lieutenant, étant forcé de l’écouter néanmoins et ne sachant pas au juste pourquoi nous étions là, se met à nous causer vertement en nous avertissant de faire attention, sans quoi il nous ferait casser. Malgré ces amères reproches, chose très surprenante, il finit par nous annoncer que l’on va nous ôter nos fers, et que nous sommes redevables de cette faveur à la fête de Pâques et à Monseigneur Canoz, évêque des missions se rendant en Chine.
Aussitôt on nous mit donc en liberté, et notre plus grand empressement fut d’aller sous la poupe nous débarrasser de toute la saleté dont nous étions couverts. À nous voir on eût pu nous confondre avec les nègres qui étaient là, à ce point que nous avions positivement honte de nous-mêmes.
Je garderai toujours le souvenir de ces quinze jours de fer, de ce fameux lieutenant surtout qui m’y fit mettre pour si peu de chose, et des divers mauvais traitements que nous avons eu à subir à bord de la Sarthe.

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