(080) Les Européens à Saïgon.

La population de Saïgon comme de toute la Cochinchine peut se diviser en cinq parties bien distinctes qui sont les Européens (presque tous Français), les Chinois, les Annamites, les Malabars et les Malais.
Le nombre des Européens que l’on rencontre ici — sans compter bien entendu les troupes de terre et de mer qui ne s’élèvent guère qu’à 3 000 ou 3 500 — ce nombre dis-je, peut être de 1 000 ou 1 200, chiffre encore bien restreint comme vous voyez pour une colonie d’une si grande étendue. Si encore parmi eux quelques-uns s’adonnaient à l’agriculture et utilisaient cette terre si fertile qui ne demande qu’à produire au centuple ce qu’on lui confie, le branle serait donné, d’autres se décideraient ensuite en voyant les résultats obtenus.
Mais tous ont d’autres vues. Ils envoient bien leurs agents dans les provinces faire des achats, demandent partout qu’on leur expédie du riz, de la soie, de l’indigo, des épices, etc. pour les embarquer à destination d’Europe ; mais pour mettre la main à la pâte (comme le disent nos bonnes gens), pour avoir un moyen sûr d’étendre le commerce en cultivant le plus de terre possible, ils ne s’en occupent pas du tout malheureusement. Ce serait cependant la fortune du pays et la cause de transactions plus considérables.
Il serait donc à souhaiter qu’on encourageât les émigrants d’Europe à venir ici chercher des concessions de terrains au lieu d’aller en Amérique, qui est déjà exploitée depuis si longtemps, ou aux îles de l’Océanie, qui bien souvent ne leur offrent que des dangers à courir et toutes sortes de regrets.
Les Européens qui habitent la colonie sont ou commerçants, ou employés ; les premiers font généralement d’assez bonnes affaires malgré la concurrence écrasante des Chinois. Malheureusement, tous tant que nous sommes nous avons apporté ici nos habitudes d’Europe, ce qui fait que nous avons toutes sortes de besoins exigeants que n’ont pas les Asiatiques. Puis — il faut bien l’avoir aussi en toute sincérité — si nous gagnons moins qu’eux cela vient de ce que nous voulons trop nous afficher : sitôt que nous nous sentons quelque gain en poche, comme on dit, nous voulons jeter la poudre aux yeux des Orientaux ; de là des dépenses que l’on ne ferait même pas en France, qui mangent tout le bénéfice.
C’est ainsi que chacun veut avoir table copieuse, pour ceci je ne dirai encore rien, car ici un Européen doit se nourrir de son mieux pour éviter les maladies, mais il lui faut des appartements luxueux, des voitures, des chevaux et de nombreux domestiques, toutes choses qui coûtent fort cher.
Les Chinois au contraire vivent très frugalement en mangeant pour quelques sous de riz par jour, ils logent huit à dix pêle-mêle dans un méchant réduit, n’ont besoin d’aucun domestique, travaillent nuit et jour et, loin de faire parade de leur gain, se contentent de rester ce qu’ils sont, toujours laborieux et sobres. Aussi n’est-il pas étonnant de les voir prospérer et concentrer peu à peu entre leurs mains tout le commerce de détail, ce qui ne fait pas l’affaire des Européens qui sont nouvellement établis dans la colonie.
Ce besoin de paraître peut-être plus que nous ne sommes réellement fait que l’on rencontre ici quantité de promeneurs à cheval et en calèche ; celui qui ne peut avoir de cheval de race européenne a au moins un de ces petits chevaux indigènes, qui vont trottinant comme vont ceux de nos maquignons de France.
C’est à n’y pas croire tant cette manie tend à se propager ; jusqu’aux officiers de la flotte et de l’infanterie ont cette rage-là, on voit même de jeunes Saint-Cyriens tout fraîchement débarqués qui se mêlent d’avoir voiture à livrée. C’est vraiment la liberté poussée un peu trop loin, aussi je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais toutes les fois que je rencontre un officier en tenue perché sur le siège d’une voiture, y prenant des airs de jockey anglais, j’ai sur lui une mauvaise opinion, je me dis que ce n’est pas la place d’un soldat qui doit être rude à la fatigue, mais plutôt celle d’un gandin efféminé ; qu’un officier d’infanterie n’est vraiment digne de son métier que lorsqu’il va à pied comme le commun des mortels.
Donc à voir tant de grands et petits équipages, tant de cavaliers, on se croirait certainement plutôt dans une grande ville d’Europe qu’à mille lieux de France.
Maintenant, voyons quelle vie mène l’Européen aux colonies. L’employé va au bureau à 3 heures. Le commerçant ouvre son magasin à la même heure, le ferme à 10 et demi ou 11 heures, quand la chaleur devient insupportable, et déjeune. À part quelques différences dans la manière de servir, nécessitées par le climat et le manque de certains mets et fruits d’Europe, tout se passe dans la même façon qu’en France. Comme la chaleur qui s’exhale des aliments cuits augmente encore celle de l’air ambiant, pendant toute la durée du repas il y a dans toutes les maisons comme il faut un petit Chinois, blotti dans le corridor ou dans un coin de la salle à manger, qui tire régulièrement le cordon d’un punka ou ventilateur en percale suspendu et flottant au plafond pour donner de la fraîcheur.
Le repas se prolonge jusqu’à midi et davantage, on cause beaucoup, on chante et on fume ; puis vient le moment où chacun éprouve ce besoin insurmontable de faire la sieste, besoin occasionné par la chaleur étouffante et l’abattement qui en est la conséquence.
À 2 heures, réouverture des bureaux et des magasins, le travail reprend jusqu’à 5 et 6 heures. À cet instant, la rue devient plus gaie et plus animée grâce au personnel nombreux des administrations qui à cette heure n’ont plus qu’à flâner ; les uns vont se creuser l’estomac avec ce maudit verre d’absinthe qui est passé dans leurs habitudes, et dont malheureusement il se fait un bien trop grand débit aux colonies ; d’autres vont directement chez eux ou à leur pension.
Après le dîner qui généralement n’est pas long, la plupart vont au cercle, au café ou dans une maison de jeu, et n’en sortent pas avant 10 à 11 heures. Comme ma bourse ne me permet pas ces distractions là, je ne vais qu’une fois par mois au café pour lire les journaux lors de l’arrivée des courriers de France. Autrement, comme par ce temps-ci il ne faut pas compter sur une promenade, le soir je m’enferme chez moi avec un livre pour toute compagnie. Vous me direz que c’est un genre de vie assez triste pour un garçon, mais c’est du moins un moyen peu coûteux pour passer le temps. Vous concevez bien d’ailleurs qu’un pauvre employé, qui est forcé de payer 100 à 120 francs de pension et 40 à 50 francs de loyer par mois, n’a qu’à se bien tenir pour ne pas faire de dettes, et qu’il doit nécessairement recourir à un moyen quelconque pour se sauvegarder de l’ennui.

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