(062) Le bateau-feu de Singapore. Forêts vierges. L’arbre géant. (27 avril)
Depuis hier, nous marchons à la voile en faisant 10 à 12 nœuds à l’heure. Avec une course aussi rapide que celle-là, nous sommes bientôt portés du côté Singapore : nous apercevons la goélette qui sert de phare et les bouées nombreuses que l’on a disséminées en cet endroit en cas de sinistre, car ils sont fréquents en ces parages à cause des bancs de sable que les courants forment de tous côtés.
Après avoir dépassé ce bateau-feu qui peut être encore à 8 ou 9 lieues de Singapore, nous commençons à distinguer l’autre partie du détroit, c’est-à-dire le continent indien. Ce pays, à peine élevé au-dessus du niveau de la mer, paraît couvert de forêts vierges.
Maintenant nous ne sommes qu’à quelques portées de fusil de la côte, dont nous voyons se dessiner les capricieux détours. Je regarde d’abord des massifs de cocotiers, des palmiers, des lianes impénétrables, puis de ces arbres dont parlent les quelques voyageurs qui ont vu les forêts de l’Inde ou de l’Amérique, arbres dont le tronc, s’il était creux, pourrait aisément loger une famille entière, dont les branches, espèces de bras de géants, forment les unes un dôme immense de verdure sous lequel un régiment entier trouverait un abri, les autres, capricieuses, paraissent n’être pas du même arbre à cause de la direction qu’elles prennent, car peu à peu elles descendent en lianes du haut de l’arbre en ondulant comme le serpent.
Ces arbres dis-je, sont tout à fait extraordinaires, et donnent une idée de la fécondité du sol. Toutes ces lianes, qui sont autant de sujets reproducteurs, en touchant le sol y prennent aussitôt racine et forment de nouveaux arbres, qui grossissent et s’élèvent rapidement. Aussi en voit-on souvent sept à huit réunis en groupe. De loin on dirait qu’ils n’ont aucun rapport ensemble, mais bientôt on reconnaît qu’ils n’en forment qu’un seul. Vous voyez le chef de la famille, vénérable par sa grosseur, sa hauteur et l’étendue de ses branches, trôner au milieu de ses enfants. C’est un assemblage gigantesque dont le coup d’œil est des plus grandioses. Partout la terre est tapissée d’herbes et de mousses verdoyantes, partout la végétation paraît luxuriante.
C’est Ceylan, mais Ceylan avec moins de coquetterie et moins de recherche. Toute le monde éprouve un nouveau bonheur en revoyant la terre ferme, tous les yeux sont dans l’admiration à la vue de ces rustiques pagodes, et ceux qui ont la chance de posséder une longue-vue la tiennent constamment braquée dans la direction du rivage.
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