(089) Fête des offrandes aux ancêtres.
Cette fête a lieu le jour anniversaire de la mort d’un parent. Tous les membres de la famille se réunissent, on adresse des prières au défunt et on le prie d’intercéder auprès de Bouddha pour qu’il les protège et leur soit favorable.
La fête ne dure qu’un ou deux jours chez les Chinois, parce que ce peuple est travailleur avant tout et ne perd de temps que le moins possible. Pendant ce temps de dévotions, toute la famille, qui se compose souvent de plus de 50 personnes, est vêtue de ses plus beaux habits, vit sous le même toit et chacun de ses membres ne quitte la table que pour aller à tour de rôle réciter des prières devant la statue ou image de Bouddha.
Le soir du deuxième jour, car ici je ne veux parler que des Chinois, une table est dressée devant la maison et on la surcharge de tout ce que l’on peut imaginer en fait de comestibles, viandes, fruits et sucreries de toute espèce.
L’année dernière j’ai été témoin d’une fête de ce genre. Elle était donnée par une famille très riche, aussi rien n’avait-il été épargné et je suis sûr que les dépenses devaient monter à plusieurs milliers de francs. À cette époque je venais d’arriver en Cochinchine, de sorte que je ne savais pas encore pourquoi on faisait de pareilles démonstrations.
Un soir donc, j’étais arrivé en flânant à une certaine distance de la rue où se tenait la fête, lorsque j’entends un grand bruit de tam-tams et de fifres, et par-dessus les maisons je perçois une lueur très étendue. Je me dirige alors du côté où je pensais que ça pouvait être, et je suis tout surpris de voir la rue illuminée et une foule immense debout autour d’une table longue de 20 mètres au moins ; c’est vous dire qu’elle occupait une bonne partie de la rue.
J’ai vu là, sur cette table recouverte d’une belle nappe blanche damassée, ornée de feuillages et de riches festons, un échantillon superbe du savoir-faire des Chinois en fait d’art culinaire.
Sur cette table, on avait disposé avec la plus grande symétrie tous les spécimens possibles de comestibles, de pâtisseries et tous les fruits les plus beaux de la saison. Cette table digne de Lucullus était vraiment capable de faire venir l’appétit chez les moins affamés et les plus malades. Elle était divisée en trois parties : la première, sur laquelle on avait placé une pyramide d’étagères, était littéralement surchargée de fruits et de légumes, les meilleurs et les plus beaux que l’on avait pu trouver sur le marché depuis deux ou trois jours. Il y en avait par centaines, et tous étaient sur des plateaux de laques ou des assiettes en porcelaine de Chine. Comme ornements, il y avait des pots de fleurs, de petits arbustes et du feuillage.
Au bout de cette partie de la table était un autel, de chaque côté duquel étaient deux grands réchauds en bronze dont on entretenait le feu sans cesse en y jetant des parfums de quart d’heure en quart d’heure. Au milieu, se voyait le livre contenant les préceptes de Bouddha et au-dessus, appliqué contre la table, on apercevait un tableau chinois d’une assez grande finesse d’exécution, représentant un épisode de la vie du Dieu. Cet autel était garni de riches tentures soie et or, et par terre on marchait sur les peaux de tigre et les plus beaux tapis.
C’était devant cet autel, au beau milieu du public, que chaque membre de la famille venait à tour de rôle se prosterner et réciter des prières ; et toutes les fois qu’un nouveau membre s’approchait, un Chinois frappait trois forts coups sur un tam-tam de grosseur énorme.
La partie du milieu de la table était consacrée aux comestibles de toute espèce. En voyant un pareil rassemblement de viandes assaisonnées de tant de façons différentes, je crois bien que Gargantua lui-même, malgré toute la voracité qu’on lui prête, fût resté en extase pendant quelques temps avant d’avaler tout cela ; car il y en avait bien pour nourrir une famille pendant une année entière.
D’abord, il y avait deux cordons de petits gibiers et de volailles rôties couvertes de gros piments. Au-dessus, venaient deux rangs de viandes hachées et de mets composés d’une foule de choses, comme c’est l’habitude chez les Chinois. Pour vous dire le nombre de ces plats je serais bien embarrassé, car il y en avait des centaines. Un étage plus haut, on voyait le gros gibier, des lièvres, des lapins, des faisans, des paons, des chevreuils entiers garnis de fleurs.
Au centre de toutes ces viandes disposées par ordre d’espèce et de grosseur, était la pièce de résistance. Cette pièce se composait de quatre gros cochons rôtis à la manière chinoise, couchés à plat ventre autour d’un autre deux fois plus gros qu’eux. Ils étaient tous si jaunes et si bien cuits qu’ils faisaient plaisir à voir et donnaient l’envie d’y goûter.
Le porc du milieu était assis tout droit sur son derrière, et l’ordonnateur des offrandes avait eu la fantaisie de lui mettre un gros cigare entre les dents ; ce cigare, il le tenait crânement avec une de ses pattes disposée à cet effet, l’autre reposant nonchalamment sur son ventre.
Ces cinq pièces à elles seules auraient déjà suffi à faire une très belle offrande, et cependant ce n’était pas tout car il nous faut encore jeter un coup d’œil sur l’extrémité de la table occupée par les pâtisseries et sucreries.
Toutes étaient faites à la chinoise, je veux dire à la graisse, de sorte qu’aucune n’était mangeable pour un Européen car faites ainsi elles sont trop lourdes pour l’estomac et ont un goût âcre qui déplaît tout de suite. Cependant tous ces gâteaux, qui différaient entre eux par la forme, le goût et la couleur, avaient très bonne mine, et je pense bien que les enfants asiatiques qui nous entouraient étaient aussi de cet avis et qu’eux les auraient trouvés excellents. Parmi tous ces gâteaux se voyaient des plats en cristal taillé chargés de sucreries affectant la forme de fruits, d’arbres, d’animaux, de pyramides, de bouquets et de guirlandes de fleurs, mais si bien imités qu’on eût pu croire que quelqu’un venait de les cueillir. Il y en avait des quantités d’espèces.
Parmi ces friandises, la plus belle pièce était sans contredit un Bouddha en sucre candi. Ce Bouddha était assis au pied d’un tronc d’arbre, en sucre aussi mais ayant la couleur du bois. On n'avait rien négligé pour faire de ce bloc de sucre une vraie statue. Ses mains étaient posées sur ses genoux, les ongles, la barbe, les yeux, tous les traits de la figure, les vêtements même, tout était finement travaillé. Le pâtissier avait certainement fait là un chef-d’œuvre capable de rivaliser avec les plus belles pièces montées de nos confiseurs français.
Tout autour de cette exhibition d’offrandes si diverses, brûlaient des baguettes odoriférantes, des parfums dans des cassolettes en bronze, et partout des milliers de bougies et de lampions dont les lumières éblouissantes faisaient admirablement sortir chaque objet exposé sur toutes les parties de la table.
Pendant que les membres de la famille se livraient à tour de rôle à leurs dévotions, des gens à gage jouaient des instruments ou lançaient sur la voie publique des caisses entières de pétards et des fusées, de sorte que nous étions abasourdis par le bruit et littéralement enveloppés d’un nuage de fumée dont l’odeur de poudre mêlée à celle des parfums n’était rien moins qu’enivrante.
Cette fête, avec toutes les dépenses qu’elle a dû nécessiter, doit suffire pour nous donner une idée de ce que font les Chinois en souvenir de leurs parents. Ils ne font pas souvent de démonstrations publiques, mais quand ils s’y mettent, c’est pour de bon. Je crois pour ma part que nous autres Français nous honorons nos ancêtres bien moins qu’eux ; nous nous contentons de faire sonner les cloches en donnant quelques francs pour une cérémonie religieuse, et voilà tout. Il semble qu’ils ne méritent plus que l’on fasse quelque petit sacrifice. De ce côté-là donc, les Chinois, ces peuples de l’Orient dont l’Europe a l’air de rire, y vont plus largement que nous et pourraient presque nous servir d’exemple.
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