(115) Mon retour en France par le canal de Suez. En vue de Suez.
Après cinq ans passés en Cochinchine, les fièvres pernicieuses que l’on gagne presque toujours dans ce pays m’ont forcé à reprendre la route de France, et me voilà revenu à Suez, que nous quitterons dès demain pour entrer dans le canal de ce nom, ouvert depuis quelque temps à la circulation.
Nous sommes au même mouillage que jadis, c’est-à-dire adossés aux montagnes abruptes de l’Arabie pétrée avec la mer Rouge à notre droite, à cet endroit précisément où Moïse fit qu’une armée d’Égyptiens fut engloutie par les flots, tandis que celle des Israélites, qu’il conduisait, passa sans seulement se mouiller la plante des pieds. Toujours d’après la tradition et les récits bibliques, ce fut dans ce désert immense qu’erra et murmura le peuple juif, c’est ici, près de ce massif d’arbustes épineux, qu’il se désaltéra, et c’est du haut du Sinaï, cette montagne qui surplombe toutes celles qui nous font face, que Dieu se manifesta à lui dans toute sa puissance.
Cette contrée aride, qui fut jadis si souvent le théâtre de faits miraculeux, l’a été aussi de nos jours de travaux qui, n’étant dus qu’à l’intervention humaine, n’en sont que plus remarquables pour leur hardiesse et leur utilité ; aussi, je crois que si le bon père Moïse ressuscitait, lui qui d’un coup de sa baguette savait opérer de si grands prodiges, il ne serait pas mal étonné de voir ceux que la science de l’homme a su enfanter pour rajeunir ces régions désolées. Ne verrait-il pas avec stupéfaction en effet nos grands vaisseaux fièrement campés sur cette mer qu’il ne dompta qu’avec l’aide de Dieu ? Ne serait-il pas surpris de voir qu’un simple fil de fer, moins gros que le petit doigt et fixé contre un poteau en bois, puisse transmettre en un clin d’œil nos pensées d’un bout du monde à l’autre ? Que la vapeur puisse avoir la puissance de traîner 30 à 40 voitures chargées, et l’audace de leur faire faire au besoin 18 à 20 lieues à l’heure ? Enfin que l’Orient, sous l’impulsion de l’Occident, se réveille pour marcher dans la voie du progrès ? Oh oui, bien sûr qu’il serait surpris et ne saurait en croire ses yeux ! Mais laissons-le où il est et occupons-nous du présent, rempli de faits si intéressants pour nous.
Comme il y a cinq ans, nous sommes encore presque à une lieue de Suez, ce qui est très ennuyeux pour ceux qui aiment comme moi à se rendre compte de ce que chaque endroit par où l’on passe peut avoir de curieux et de pittoresque. À mon premier passage je jetai bien un coup d’œil sur cette ville, je vis que ce n’était encore qu’un affreux mélange de masures arabes, de boutiques en plein vent, de baraques en bois, de magasins et de cafés en plâtras tous bâtis sans règle et sans goût, où se vendaient pêle-mêle tous les produits de l’Europe et de l’Asie ; les rues étaient sans trottoirs, défoncées comme nos plus mauvais chemins de campagne, le sol couvert d’un pied de poussière était jonché de détritus puants que l’on ne songeait pas le moins du monde à enlever. Cette ville s’ouvrant à la civilisation au fond de ces déserts avait donc à cette époque encore beaucoup à faire pour être à la hauteur de sa destinée de grand port de relâche, de point de jonction entre l’océan Indien et la mer Méditerranée. Voilà pourquoi je me promettais à mon retour de jeter un nouveau coup d’œil sur cette ville, appelée par sa position à devenir grande et prospère.
Du fond de l’Orient j’avais entendu l’écho des fêtes splendides que le Khédive avait données à ses invités à l’occasion de l’inauguration du canal et j’aurais voulu pouvoir constater les progrès qu’elle a fait depuis ce grand événement ; mais j’ai été frustré dans mon espoir, car il n’y eut que quelques privilégiés à descendre à terre, et dès le lendemain nous quittâmes notre mouillage pour entrer dans ce fameux canal de Suez, qui abrège tous les voyages maritimes et rapproche l’Orient de l’Occident.
Les voilà donc enfin réunies, ces deux mers dont le niveau des eaux paraissait devoir rendre la jonction irréalisable ! Grâce à la persistance de M. de Lesseps, les géographes sont forcés de remanier leurs cartes pour inscrire, à la place des 120 kilomètres de sable qui arrêtaient le passage de nos vaisseaux, une voie nouvelle de communication qui peu à peu deviendra la grande route maritime du monde entier. Aussi, le percement de l’isthme de Suez est-il jusqu’à présent l’événement le plus important du siècle.
Pour me donner une idée des matériaux et du matériel que la fin de cette œuvre a nécessité, je n’ai qu’à jeter les yeux sur les deux rives qui, à cet endroit, ont plus de 100 mètres d’écartement et forment comme l’embouchure d’une de nos grandes rivières de France. J’y vois des bureaux, des magasins et de vastes ateliers contenant des scieries, des forges et des machines à vapeur de toute espèce. Aux alentours, ce ne sont que chalands en fer et en bois, wagons, grues, dragues colossales, matériel de rechange et montagnes de charbon de terre. C’est un immense capharnaüm de tout ce que l’art mécanique a pu imaginer. Quelles sommes fabuleuses sont entassées là sur ce coin de terre, et que de choses qui servirent à peine sont reléguées au rang de la ferraille et rongées déjà par la rouille ; tant il est vrai que, s’il y a eu de l’argent bien employé, il y en a eu malheureusement beaucoup aussi de perdu en expériences et en travaux inutiles. Dans une entreprise difficile comme celle-là c’était chose inévitable, aussi, loin de nous arrêter à critiquer les fautes que la Cie a pu commettre, ne devons-nous qu’examiner la grandeur de l’œuvre et le succès qui est venu couronner tant d’efforts.
Près de toutes ces constructions appartenant à la Société sont les magasins et le bassin que la Compagnie des Messageries a fait exécuter pour le dépôt de ses marchandises et la réparation de ses navires. Ce petit endroit, bien agréable à cause des massifs de verdure qui l’encadrent et ont été sans doute plantés là par des employés des Messageries, se nomme Chalouf, et ne tardera pas non plus à prendre de l’extension. La partie du canal où nous sommes a été creusée dans la pierre, aussi n’est-ce qu’au moyen de la mine qu’on est parvenu à s’ouvrir un chemin à travers ce banc de rochers composés de coquilles et de sulfate de chaux. Tout ce qu’on a retiré du lit a servi à élever de magnifiques berges en glacis, dont la solidité est à toute épreuve et qui font que cette partie du canal est certainement la plus complète et la mieux réussie.
À partir de cet endroit nous entrons à proprement parler dans le canal, qui jusqu’à Ismaïlia a 100 mètres de large. Quoique la mer monte à l’instant où nous sommes, elle se fait si peu sentir ici que c’est à peine s’il y a une ride sur l’eau. Nous filons par conséquent doucement et sans trop nous en apercevoir, ayant à droite et à gauche des remblais tellement élevés que le lit du canal est comme une vallée profonde, et que pour avoir l’aspect du désert on est malgré l’extrême chaleur forcé de monter sur le roufle ou sur la dunette.
De là, quelle mer de sable vous apercevez alors ! Aussi loin que votre vue peut s’étendre vous ne voyez pas un être vivant, rien que quelques arbustes épineux et rabougris. C’est la nature la plus désolée qui puisse exister, aussi je plains les malheureux ouvriers et les surveillants européens que leur travail expose toute la journée aux rayons du soleil, et qui ont avec eux leurs femmes et leurs petits enfants. Comment donc peuvent-ils s’habituer à cet isolement et à ces chaleurs torrides ? S’ils gagnent de l’argent, cet argent ils le gagnent réellement à la sueur de leur front, à force de persévérance et de courage.
Les premiers travaillent dans les ateliers flottants, descendent et remontent avec des chalands et des chaloupes à vapeur pour le service général, les autres veillent à la libre circulation du canal, donnent les indications nécessaires pour l’amarrage des navires dans les gares et transmettent au moyen du télégraphe tout ce qui se passe d’extraordinaire le long de la ligne.
De mon poste d’observation que je quitte le moins possible, j’aperçois bientôt quelque chose qui n’est plus le canal proprement dit car c’est plutôt une mer intérieure, puisqu’elle a dit-on 25 kilomètres d’étendue.
Commentaires
Enregistrer un commentaire