(117) Retour en France (suite). Lac Timsah. El Kantara.

Le lendemain matin à l’aurore nous nous éloignons d’Ismaïlia. Nous franchissons bientôt un nouveau lac, le lac Timsah, puis nous nous retrouvons entre les hautes berges du canal. Le paysage redevient sablonneux et sauvage, la chaleur est si forte que pas un oiseau même n’ose s’aventurer dans cette atmosphère bouillante. Tout est mort aux alentours, il n’y a que notre bateau qui glisse doucement sur l’onde paisible.
À partir de cet endroit le canal commence à avoir la largeur qu’il aura partout plus tard, c’est-à-dire cent mètres. C’est le pilote que nous avons qui nous fait remarquer cela, et nous entretient quelques instants là-dessus. Ce pilote, qui appartient à la Compagnie, est un homme d’une prudence extrême qui ne quitte pas son banc de quart de toute la journée, et il a raison car le plus léger coup de barre à droite ou à gauche suffirait pour nous enfoncer dans le sable. C’est ce qui est du reste arrivé pas mal souvent déjà : beaucoup de capitaines marchands, poussés par des motifs d’économie ou par l’aiguillon de l’amour propre, n’ayant pas voulu se faire piloter, se sont vus échouer plusieurs fois rien que dans le parcours d’Ismaïlia à Port-Saïd. Nous-mêmes nous avons été arrêtés par un de ces bateaux-là ; il nous barrait complètement le passage et resta là tout un jour à se décharger et à attendre la marée pour se remettre à flot. Des négligences de cette nature sont très fâcheuses, car elles amènent des embarras graves le long de la ligne et occasionnent des retards et des pertes souvent aussi onéreux pour ceux qui se trouvent en arrière que pour ceux qui s’ensablent. Pour éviter des désagréments pareils, la Compagnie devrait imposer ses pilotes à chaque bâtiment de passage et ne faire d’exception pour personne. Le service n’en irait que mieux.
Après avoir dépassé nombre de garages et de maisonnettes de surveillants, nous arrivons en vue d’une ville ancienne nommée El Kantara, qui suit le mouvement progressif des villes de toute cette partie de l’Égypte. Depuis quelques années en effet sa population, qui était devenue presque nulle, s’est relevée au chiffre de 8 à 10 000 âmes. Comme elle est à quelque distance du rivage je ne puis l’apercevoir qu’indistinctement, de sorte que je ne chercherai pas à vous donner d’autres détails sur elle.
Deux heures après notre passage près de cette ville nous commençons à voir plus de chaloupes passer le long des flancs du navire, l’animation paraît s’accentuer sur les berges, on entend bientôt comme un bruit sourd : c’est le bruit des flots de la mer Méditerranée dans laquelle nous allons déboucher dans moins d’un quart d’heure, c’est le bruit d’une ville déjà grande, quoiqu’elle n’ait pas encore plus de 12 ans d’existence. Ainsi nous avons déjà franchi le désert, deux jours à peine ont suffi à notre maison flottante pour traverser cette mer de sable qui naguère encore forçait le marin à faire le tour de l’Afrique pour aller dans l’Inde. Comme tout est simplifié par le percement de cet isthme ! Quel immense service ce débouché procure au commerce, et quelle reconnaissance éclatante le monde entier doit avoir pour le directeur persévérant d’une si belle entreprise ! Cette mer que nous devinons par le bruit des vagues, nous la voyons s’élargir devant nous, les berges du canal s’effacent et nous laissent apercevoir la ville qui s’est élevée par enchantement sur ce rivage.

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