(030) Le désert.

Malheureusement la nuit vient vite et nous ne voyons plus qu’à une faible distance. À gauche nous rencontrons de temps en temps de pauvres gourbis arabes, groupés le plus souvent sur une éminence sablonneuse, mais voilà tout, car après les rives plantureuses de la vallée du Nil, après le lac Menzaleh, nous entrons en plein dans le désert que nous ne quitterons plus jusqu’à Suez.
Sur tout ce parcours vous ne voyez pas un arbre et pas une touffe d’herbe ; ce n’est que du sable partout, du sable amoncelé par le simoun, ce vent terrible dont on a tant parlé. C’est ce qui explique les ondulations et les dunes que l’on rencontre à tout instant. Ces solitudes immenses ne sont hantées de temps à autre que par une bête fauve, par une famille arabe quittant un oasis pour un autre, ou venant avec ses chameaux apporter à la ville la plus voisine le produit de sa terre et de son travail.
La ligne télégraphique, la voie ferrée et parfois les trains qui passent à toute vitesse dans ces lieux déserts sont pour ainsi dire un défi jeté à la face de la barbarie ; ces poteaux et fils télégraphiques, ces rails, ce monstre qui vomit feu et flammes, dont la voix perçante retentit dans le lointain, me font l’effet d’aventuriers habiles qui mettent le pied sur une terre inconnue et sauvage et font d’abord fuir les indigènes par leur apparition inattendue ; mais, attirés par la curiosité, ils reviennent peu à peu, s’extasient devant les merveilles montrées par les blancs, se familiarisent avec eux, se laissent dominer par eux et conduire comme des agneaux.
C’est ce qui explique suffisamment comment sont arrivés à des fortunes incompréhensibles bon nombre d’Occidentaux qui avaient disparu et qui ont reparu un beau matin après vingt, trente années d’absence. Bien vus par les sauvages, ils se sont vêtus comme eux et se sont laissé mettre à leur tête. Voilà donc ce que fait la civilisation : elle se sert de tous les moyens pour réussir et peu à peu s’avance dans les déserts, pénètre peu à peu partout. Elle prendra racine dans ces contrées brûlées par le soleil et ne tardera pas à y porter des fruits.
Voilà tout le bruit qui retentit dans ces solitudes, voilà tout ce qui apparaît de loin en loin sur ces plaines de sable.

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