(002) Départ de Toulon. (16 février 1868)

Départ de Toulon.

16 février 1868

Enfin, nous y sommes, c’est aujourd’hui que nous partons pour la Cochinchine ! Déjà, les camarades se cherchent, se donnent des poignées de main ou s’embrassent. Nous partons, mais sommes-nous bien sûrs de revenir ? Tant d’autres comme nous se sont embarqués gais et bien portants et cependant ont trouvé la mort en route ou au bout du voyage, qu’au début d’une si longue traversée il est bien permis d’être un peu rêveur en se posant à soi-même cette question !

Il n’est pas encore 8 heures du matin que déjà nous faisons nos derniers adieux aux amis qui restent et que nous défilons pour aller nous embarquer à bord du transport la Seine.

Nous arrivons près des appontements, mais tout est loin d’être prêt : la machine n’est pas chauffée à point et la plupart des bagages ne sont pas montés, de sorte qu’en attendant nous errons sur les quais, où pour les repas nous nous organisons par escouades.

À 4 heures, nous montons à bord, et l’appareillage a lieu à 5 heures.

Le temps est superbe et la mer excessivement calme, bon présage pour nous qui n’avons jamais navigué. Malheureusement, nous sommes 1 300 hommes à bord, ce qui fait beaucoup trop de monde pour un transport de si petite dimension, qui surtout est plutôt aménagé pour mener du bétail que des passagers. Parqués partout comme des moutons — c’est-à-dire sur le pont et dans la seule batterie que possède le bâtiment —, nous ne pouvons faire autrement que de concevoir une triste idée de notre séjour à bord de la Seine. Si encore ce navire était bon marcheur ! Mais au dire des matelots, c’est un vrai sabot que l’on devrait bien réformer, de sorte que tout cela ne nous rassure guère.

Pourtant déjà la rade est loin, nous sommes en pleine mer et nous n’apercevons plus que le phare des îles d’Hyères, qui à travers la brume du soir apparaissent derrière nous comme un point noir au milieu de l’océan. La nuit est venue, chacun a déjà pris sa place pour le repos, de sorte qu’après avoir contemplé pour la première fois de ma vie le spectacle de la pleine mer, j’en suis réduit à me laisser tomber au premier endroit venu, où je m’arrange de mon mieux, n’ayant pour tout abri que ma chétive couverture. Par le temps qui court, c’est un peu dur, et certes un bon lit vaudrait mieux ; mais il faut bien se faire un peu à la misère.

Quoique doucement balancés par le flot, la nuit me semble bien longue. Ce n’est pas étonnant : je suis gelé de froid et n’ai pas clos l’œil ; heureusement que 5 heures tintent et que le branle-bas va sonner.

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