(066) Arrivée en Cochinchine. (3 mai)

Le phare du Cap Saint-Jacques. La baie des cocotiers. Enterrement d’un soldat.

Dans la nuit du 3 mai, nous nous arrêtons au Cap Saint-Jacques, point assez escarpé qui s’avance à l’entrée du fleuve qui passe à Saïgon. Là commencent des montagnes qui se dirigent du côté de Baria et de cette ville de Tourane que nous aurions bien dû garder lorsque nous la prîmes en 59. Sur l’une des pointes les plus élevées de ces montagnes, s’élève un très beau phare. À moitié du versant qui regarde la mer, on est en train de construire un hôpital pour les convalescents ; c’est un emplacement superbe où l’air pur de la mer et de la campagne ne peut manquer de produire le meilleur effet sur les malades. Ces rocs et toutes les forêts environnantes sont malheureusement infestées par les bêtes féroces, qui sont ici en si grand nombre que presque tous les mois on compte cinq à six personnes de dévorées. Il y a au pied du phare un poste de soldats pour surveiller l’entrée du fleuve, et une compagnie de matelots de débarquement pour porter secours en cas de sinistre.
Au petit jour, quelques-uns d’entre nous descendent à terre pour rendre les derniers devoirs à un camarade mort par le travers de Poulo-Condore. Ce malheureux jeune homme, poitrinaire consommé, avait langui sur son lit d’hôpital pendant toute la traversée. Il a été inhumé dans une fosse creusée dans le sable du rivage, au milieu d’autres Français déposés là antérieurement, et une croix de bois faite par le charpentier du bord a été plantée sur sa tombe.

Les rives du Donnaï.

(3 mai)

À 9 heures un pilote nouveau vient à bord, on lève l’ancre, et nous quittons la jolie petite baie des cocotiers. Après avoir tourné des barrages qui indiquent en même temps un banc de sable et l’endroit où s’est perdu un grand navire français il y a quelques années, nous laissons la mer derrière nous pour entrer cette fois enfin dans le fleuve qui traverse Saïgon pour de là s’enfoncer ensuite dans l’intérieur de la Cochinchine.
Cette grande rivière, très majestueuse à son embouchure à cause de sa largeur, est aussi d’une profondeur telle que les vaisseaux du plus fort tonnage peuvent, à la faveur des marées, s’avancer bien loin dans les terres. Elle est bordée sur ses deux rives par des forêts ou des brousses impénétrables, formées par un inextricable lacis de lianes et de plantes parasites qui, plus vivaces que les arbres environnants, finissent par faire un dôme de verdure au-dessus de leurs têtes. Ces brousses sont habitées par une quantité de bêtes fauves, de gros gibiers, par des serpents et des singes que l’on rencontre partout à foison dans les forêts de la Colonie.
Après la forêt, de temps à autre, et surtout à mesure que l’on approche de Saïgon, on aperçoit des plantations et d’immenses plaines de riz. Comme les pluies en Cochinchine sont excessivement fréquentes et qu’elles n’ont besoin que d’un quart d’heure de durée pour devenir de vrais déluges, toutes ces rizières presque au niveau du fleuve sont inondées à chaque instant et forment presque continuellement d’immenses marécages.
Le Donnaï, nom que plusieurs donnent à la rivière de Saïgon, rencontre sur son parcours une foule d’affluents qui n’existent que par lui, car à la mer montante leur lit n’est pas assez profond pour contenir toutes les eaux qu’ils reçoivent, et à marée basse on les retrouve, quelques-uns du moins, parfaitement à sec.

Arroyos. Insouciance des indigènes.

Ces rivières, que l’on appelle ici arroyos, sont quelquefois presque aussi larges que le grand fleuve lui-même et, par leurs débordements, contribuent aussi beaucoup à submerger le pays, qui est souvent couvert d’eau à tel point que l’on ne distingue plus que la tête des arbustes émergeant au milieu de l’inondation générale. Ce pays, engraissé sans cesse par le limon des arroyos comme l’Égypte l’est par celui du Nil, est nécessairement de la plus grande fertilité ; partout c’est la végétation verdoyante des tropiques, la terre est toujours couverte d’herbes et les arbres ne sont jamais dénudés.
Le sol ne demande que des bras pour lui faire produire des plantes utiles. Malheureusement les Annamites, naturellement insouciants, ne se décident guère vite à s’adonner à l’agriculture, qui cependant doit peut-être un jour faire la richesse de leur pays. Pourvu qu’ils sèment le riz nécessaire à leur consommation, ça leur suffit : tout le reste pour eux est superflu.
Avant de penser à défricher et à ensemencer — ce que l’on devra faire, car l’avenir de la colonie est là tout entier — le gouvernement français, pour contenir les cours d’eau les plus dangereux qui pourraient mettre en danger les récoltes, devrait employer tous les bras disponibles pour leur creuser des lits plus profonds ou les canaliser. Ce sera pour sûr de grands travaux, des travaux qui certainement coûteront beaucoup, mais dont les féconds résultats ne tarderont pas à démontrer que l’administration a bien fait de les entreprendre.
Le long du fleuve, de temps en temps, on voit une case isolée sur le rivage ou à moitié cachée par les bois qui l’environnent. Cette case, de hauteur d’homme, est couverte en feuilles de cocotier ou de palmier d’eau, et habitée par des pêcheurs ou de pauvres Annamites qui se hasardent dans la forêt pour recueillir la cire, la gomme, le miel, tuer des oiseaux ou faire la récolte des fruits sauvages que l’on y rencontre, afin d’aller les revendre sur le marché de Saïgon.
Quelquefois, toutes ces brousses disparaissent pour faire place à de grandes rizières, à de riches couches d’humus qui forment des prairies superbes encadrées par les grands arbres de la forêt. C’est là où se donnent rendez-vous ces énormes ruminants aux cornes d’une longueur démesurée qui vivent par bandes et que l’on nomme buffles. On ne parvient à prendre ces animaux que très difficilement, mais quand on les a, ils s’adoucissent peu à peu et rendent autant de services que le bœuf en rend en Europe. Il y a déjà longtemps que l’on a commencé à les utiliser en Cochinchine.

Barques annamites.

Sur notre chemin, nous rencontrons à tout instant de grandes jonques et de petites barques annamites qui descendent le fleuve ou pénètrent dans les arroyos. Ces dernières sont à peu près faites comme celles que j’ai vues à Singapore, excepté qu’elles sont assez grandes pour le transport de quelques ballots de marchandises et servir d’habitation à toute une famille. En général, l’Annamite est pauvre, mais il a une barque où il vit constamment sans descendre à terre, et avec cette barque il va d’une rive à l’autre pour transporter les passagers ou pour acheter et vendre ce qu’il peut. Dans ce pays-ci d’ailleurs la barque est indispensable pour tout le monde à cause des cours d’eau que l’on rencontre à chaque pas. Elle est reconnue d’une si grande utilité par les indigènes qu’en mariant leurs enfants, les parents ont l’habitude de leur donner une barque tout équipée en dot et qu’il n’y a guère de mariage possible sans que cette clause du contrat ne soit remplie. Cette condition essentielle, cet usage reçu, prouvent tout le prix que l’on attache à la possession d’une barque, parce que l’on sait tous les services qu’elle peut rendre à un moment donné.
Toutes ces barques sont numérotées par ordonnance de police et ont leur avant peint de différentes couleurs suivant la province à laquelle elles appartiennent, et cela pour être reconnues plus facilement si elles venaient à pratiquer la piraterie, ce fléau jadis si répandu dans ces contrées mais qui, par suite des mesures sévères que l’on emploie et de la chasse qu’on lui fait au moyen de nos canonnières, finira bientôt par disparaître de la Cochinchine.
Après trois heures et demi de marche sur ce beau fleuve qui nous entraîne rapidement et nous donne à peine le temps de jeter un coup d’œil sur ses bords plantureux, à notre grande joie nous apercevons la mâture des vaisseaux qui stationnent devant Saïgon. Bientôt après, des deux côtés, nous côtoyons des plaines immenses et sans arbres qui nous laissent découvrir la ville dans le lointain.

Joie de l’arrivée.

Rien alors ne peut donner une idée du bonheur que tout le monde éprouve. On se rappelle les longueurs de la traversée, tous les périls qui se sont présentés pendant ces trois mois ; au début, on ne croyait jamais arriver, c’était si loin, les accidents, disait-on, étaient si fréquents, que tout le monde devait mourir en route ; et cependant il n’y en a que deux qui manquent à l’appel.
Cette Cochinchine, on se la figurait si sauvage qu’elle devait être au moins comme ces îles de l’Océanie où personne n’a encore osé pénétrer de peur d’être aussitôt découpé en morceaux pour servir de nourriture aux insulaires ; et cependant, ce pays ne nous paraît pas si sauvage que cela, il a certainement besoin d’être civilisé, mais les gens qui l’habitent ne sont nullement anthropophages et je crois qu’en prenant ses précautions, on peut y vivre tout aussi bien qu’ailleurs.
Allez donc maintenant contenir cette foule ivre de joie d’avoir pu surmonter les difficultés de la traversée et d’atteindre aujourd’hui le but de son voyage. Commandez-lui quelque chose, je crois que vous ne parviendrez que très difficilement à vous faire obéir, car tout le monde est sous le coup de la première impression, tout le monde est entassé sur le pont, tous se lèvent sur la pointe des pieds pour voir au-dessus des bastingages.
Dans ces moments-là, de deux choses l’une : ou on est expansif, ou on rêve, cela dépend des caractères. L’expansif ne se plaît qu’à remuer et plaisanter ; le rêveur au contraire, malgré l’enthousiasme et le dévergondage de ses voisins, malgré la beauté et la nouveauté du spectacle qui se déroule devant lui, reste grave, tout entier à ses réflexions et à ses plans d’avenir. Les deux caractères aiment à rester ce qu’ils sont et n’aiment pas qu’on les contrarie dans ces moments-là.
Chacun donc est impressionné à sa façon. Que voulez-vous donc leur faire faire encore, à ces pauvres soldats ? N’en ont-ils pas assez fait pendant la traversée ? C’était toujours à leur tour, pendant que messieurs les matelots dormaient tranquillement dans un coin ! Laissez-les donc un peu respirer sur le pont et regarder cette terre si nouvelle pour eux. Je crois qu’ils en ont bien le droit, car ils viennent d’assez loin, ils ont été assez malmenés à bord pour désirer leur prompt débarquement.

Commentaires

Articles les plus consultés