(083) Les Chinois.

La majorité de la population de Saïgon se compose de Chinois venus de Hong Kong, de Canton et des villes de la Chine du Sud. On ne voit qu’eux partout, à tel point que l’on se croirait au beau milieu du Céleste Empire ; chaque jonque, chaque courrier en amène des centaines, aussi bientôt si l’immigration continue, les Annamites — qui ne peuvent déjà pas supporter sur le sol de leur patrie la présence de celui qui a toujours été leur tyran — finiront par se retirer des provinces françaises et nous n’aurons plus que des Chinois à gouverner. Cette émigration en masse nous menace aussi nous autres Français, car il se pourrait faire qu’à un moment donné ils nous chassent comme les autres.
Tous les hommes de cette race laborieuse sont négociants, boutiquiers, jardiniers, ouvriers ou tiennent des maisons de jeu et forment d’importantes congrégations ou sociétés chargées de fournir du travail aux nouveaux venus ou de secourir ceux qui sont dans le besoin. Aussi ne voit-on jamais un Chinois demander l’aumône, ni se croiser les bras pendant des mois entiers comme le font en Europe ceux qui cherchent une place et prient le plus souvent Dieu de ne pas en trouver. La paresse n’est pas connue chez eux ; tout le monde, même les moins aisés, ont leur petit travail qui leur permet de vivre honorablement.
Le chef de chaque société dont je viens de parler est responsable de ses sociétaires, il doit leur délivrer un permis de séjour renouvelable tous les six mois, veiller sur leur conduite et les renvoyer dans leur pays s’ils se conduisent mal. Comme je l’ai déjà dit dans une page précédente, le Chinois est né pour le trafic et fait ici un grand commerce de détail. Les marchands vendent de tout : des liqueurs, des comestibles de provenance européenne, tous les objets de première nécessité dans un ménage, et vendent toutes ces marchandises moitié moins cher que chez nos compatriotes. Comment font-ils pour avoir malgré cela des bénéfices, je n’en sais rien. On dit que tout ce qu’ils vendent n’est que le rebus des magasins européens, que toutes ces marchandises sont vieilles, démodées et avariées, et qu’ils achètent presque toujours à l’unction à très bon compte. Il faut bien qu’il en soit ainsi pour pouvoir les revendre à si bas prix et y trouver leur avantage. Outre ces marchands, il y en a (et ce sont les plus riches) qui tiennent des boutiques de chinoiseries.

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