(118) Port Saïd.
Comme à Suez, les deux rives de l’embouchure du canal sont occupées par des magasins et des ateliers de toute sorte : vous ne voyez aux alentours que grues, chalands, wagons et vieux débris. La plus grande partie du matériel de la Compagnie est là confiée à la surveillance de ses agents.
Lorsque nous débouchons dans la rade de Port-Saïd, nous passons devant le stationnaire français l’Andromaque qui a mis tous ses pavillons dehors, sans doute pour fêter notre arrivée. À côté de lui sont rangés les bâtiments représentant les autres puissances européennes et cinq à six navires turcs, puis, à quelque distance et disséminés dans la rade, une foule de bâtiments marchands qui vont aux Indes ou retournent en Europe. Du même côté, j’aperçois une vaste caserne et une troupe de soldats égyptiens qui, munis d’instruments en cuivre, veulent à toute force nous montrer leur savoir-faire musical. En face, ma vue s’étend sur les longues jetées faites de quartiers de rocs amoncelés qui s’avancent au loin dans la mer. De l’autre côté, c’est-à-dire à notre gauche, nous avons deux bassins, la ville et le phare.
Les bassins sont comme tout ceux que l’on rencontre dans un port de création récente, ils ne sont pas encore entourés de maçonneries et sont loin d’avoir partout la profondeur voulue ; aussi, pour éviter toute espèce d’erreur, a-t-on placé de distance en distance des poteaux qui donnent l’indication précise des endroits où l’on peut mouiller.
Quant au phare, il est admirablement situé à l’extrémité de la ville et à la pointe du désert. Sa hauteur est très élevée et sa forme élégante et gracieuse.
La ville, dont les rues sont du reste larges et d’une propreté remarquable, se peuple et se bâtit vite, car les premières constructions, qui n’étaient que des baraques en bois et en plâtras, ont déjà fait place pour la plupart à de grands hôtels et à de beaux magasins. Des maisons de commerce, des banques, des comptoirs s’y fixent chaque jour, et les étrangers y affluent de tous les points du monde. Son aspect, peut-être un peu triste encore à cause de la sécheresse et de la nudité du paysage, devient gai par suite de l’animation qui règne dans les rues et aux abords des débarcadères.
Présentement encore le sol est dénué de toute espèce de végétation, mais s’il avait de l’eau douce et un peu d’engrais il serait d’une fertilité prodigieuse, aussi dans quelques années je ne désespère pas de voir tout ce coin du désert transformé en prairies, cultures et jardins. Ce sera encore le Nil qui se chargera de cette transformation-là. Comme il n’est pas très éloigné, on pourra établir des conduits qui distribueront l’eau par la ville pour l’alimentation de l’habitant et la réussite des plantations que l’on est en train de faire.
Cette ville qui n’était qu’une plage absolument déserte il y a huit ans, la voilà en train de se faire le plus brillant avenir. Son port va devenir de premier ordre, et la reine de l’Orient, sa voisine Alexandrie qui a régné pendant si longtemps, va se voir éclipsée, détrônée par cette jeune rivale. C’est le sort qui lui est destiné, car les représentants européens l’ont déjà quittée, les négociants transfèrent leurs maisons à Port-Saïd, les navires n’y vont déjà presque plus et tout le haut commerce se dirige du côté de la rivale préférée. Elle aura bien toujours son chemin de fer mais, aujourd’hui que la mer est libre entre la Méditerranée et la mer Rouge, on ne peut que préférer cette voie à tous ces transbordements de la voie ferrée qui fatiguaient les voyageurs et brisaient les colis ; tout au plus si ce chemin de fer servira à desservir les villes qui se trouvent le long de la ligne.
Qu’Alexandrie décline et que Port-Saïd s’élève à côté d’elle, nous n’en sommes pas fâchés : il faut bien que les vieux fassent place aux jeunes, que les jeunes s’évertuent à leur tour à mieux faire, s’il est possible, que leurs aînés. Nous avons vu Port-Saïd à sa naissance, nous l’avons suivie comme la mère suit son enfant, aussi sommes-nous vraiment heureux de voir les progrès rapides qu’elle a faits en si peu de temps. Tout commerçant, tout homme qui voyage en Égypte surtout est frappé de voir l’animation qui y règne depuis le commencement des travaux du canal, et éprouve la même sensation que nous avons à la vue de Suez, Ismaïlia, Port-Saïd, trois villes qui datent d’hier et qui demain seront grandes et commerçantes. Sans doute qu’il y a beaucoup à faire encore pour que ces villes soient coquettes comme nos villes d’Europe, car jusqu’ici on n’a fait que du provisoire, mais attendons quelques années et nous les verrons au premier rang. Le vice-roi d’Égypte, avec l’intelligence qui le caractérise, saura tirer parti du mouvement qui s’est produit dans son royaume et ne manquera certainement pas de seconder les administrations locales dans toutes les mesures qu’elles prendront pour la continuation des travaux. De son coté, la société que dirige M. de Lesseps sait bien que tout n’est pas fini parce que les deux mers communiquent entre elles, et ne se reposera que lorsque les parties du canal qui l’exigent seront creusées et élargies.
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