(109) Des administrations et du système administratif en Cochinchine.
La Cochinchine est divisée en six grandes provinces qui se subdivisent en districts appelés Inspections, qui sont plus ou moins nombreux selon l’étendu du pays et du chiffre de la population.
Saïgon, la capitale, est administrée par un maire français assisté d’un conseil municipal dont tous les membres sont européens. La police de la ville est faite par la garde urbaine qui comprend le service judiciaire, c’est-à-dire les agents spécialement attachés aux tribunaux et chargés de poursuivre tous les crimes et délits, et le service des rues, qui a dans ses attributions la sûreté et la propreté de la ville et des environs.
Toutes les administrations sont concentrées à Saïgon. Les Subsistances, les Magasins généraux, les Revues, le Contrôle, l’Enregistrement et les Domaines relèvent directement du service Marine et n’ont affaire avec les autres administrations qu’en ce qui regarde les vivres, les fournitures en général et la vérification des pièces.
La Colonie ne pouvant encore se suffire à elle-même, l’administration française a créé les deux premiers de ces services dans le but de subvenir aux besoins les plus pressants des employés de l’État, et c’est pour cela que chacun a des agents comptables répandus dans l’intérieur, lesquels sont chargés de distribuer et de tenir un compte exact des vivres et des diverses fournitures qu’ils mettent à la disposition de chacun. Tous ces services sont dirigés par des commissaires, sous-commissaires, fonctionnaires, etc. placés sous la haute direction du gouverneur.
L’administration principale du pays est la Direction de l’Intérieur, sorte de ministère duquel tout dépend à peu près, qui nomme aux emplois de la province et règle toutes les grandes questions d’intérêt qui peuvent survenir. Le chef de cette grande administration, qui jusque-là avait toujours été un officier de Marine, a été lors de la proclamation de la République forcé de se retirer devant les demandes incessantes de la population, qui réclamait un directeur civil.
De ce côté-là les aspirations du pays ont donc été exaucées, mais il y a bien à faire encore pour que le régime militaire fasse tout à fait place à de véritables magistrats civils tels que nous en avons en France. En effet, le gouverneur lui-même est un contre-amiral et tous les inspecteurs sont encore des officiers de la Flotte ou de l’Infanterie de Marine. Voilà des hommes qui ont double solde, celle de leur corps et de leur emploi, et concourent à l’avancement quand même, tout comme s’ils n’étaient pas détachés. C’est comme vous voyez tout accorder aux mêmes individus et ne pas vouloir faire d’économies, aussi je comprends qu’un militaire, aussitôt parvenu au grade d’officier, jette des yeux avides de ce côté lucratif-là.
La plupart du temps, ces inspecteurs sont de jeunes officiers sortant des rangs ou de l’école et par conséquent sans aucune expérience des affaires. C’est encore un autre tort de l’administration, car ces jeunes gens sont appelés chaque jour à juger les questions de droit et les délits qui se commettent dans leur district. Comment peuvent-ils s’en tirer ? Je me le demande sérieusement, quand en pareil cas souvent les juges les plus exercés s’y trompent. De plus ces officiers ne restent ordinairement que deux ou trois ans dans la Colonie. Est-ce assez pour connaître la langue des habitants, leur manière de vivre et leurs coutumes ? Non bien certainement, et cependant ces connaissances-là sont nécessaires pour juger sainement des choses.
Ne vaudrait-il donc pas mieux appeler de France des hommes mûrs, de ces employés par exemple comme il y en a tant dans les administrations de l’État, de ces employés expérimentés, ayant une certaine teinture de la jurisprudence et de la justice ? Il y en a une foule qui attendent des avancements qui ne viennent pas ; eh bien ceux-là, j’en suis sûr, ne demanderaient pas mieux que de venir ici gagner dès leur arrivée 8 et 10 000 francs, et certes rempliraient mille fois mieux la charge d’inspecteur que ces jeunes militaires. En outre que ce serait rendre justice et récompenser des gens capables qui resteraient de longues années à leur poste, ce serait aussi une économie pour l’État, car il ne verrait plus le budget grevé par de doubles emplois très onéreux. Mais laissons de côté cette question brûlante et revenons vite au point où nous étions tout d’abord.
Le Directeur de l’Intérieur, pris maintenant dans la magistrature, est le second personnage du pays. Il a sous ses ordres immédiats à Saïgon une foule d’employés répartis dans quatre bureaux, qui ont chacun leur spécialité et sont dirigés chacun par un chef et un sous-chef. C’est de cette pépinière de jeunes gens instruits, déjà formés, que sortent les secrétaires envoyés par l’administration dans les provinces pour servir d’aides aux inspecteurs. Leur solde varie de 2 000 à 6 000 francs. Arrivés là, ils sont commis de direction et peuvent prétendre à passer sous-chef de bureau. C’est ce qui fait que beaucoup de militaires gradés, gagnés par l’appât des appointements, renoncent aux espérances du métier pour entrer dans les bureaux de la Direction de l’Intérieur.
J’ai dit que le maire de Saïgon était français. Il n’y a que lui, tous ceux des villes principales et des villages de l’intérieur, ainsi que les divers notables, sont annamites et sont sous l’autorité immédiate de l’inspecteur de leur district. Ces chefs sont ordinairement choisis parmi les plus dévoués à l’administration. Chaque chef-lieu d’inspection a aussi ses interprètes et ses lettrés annamites qui, connaissant un peu notre langue et à fond les vieilles coutumes du pays, facilitent beaucoup nos relations avec leurs compatriotes. Dans les grandes inspections il y a même quelquefois un interprète français, un cambodgien, des Chinois, des Indiens, etc. comme on peut le voir du reste à l’Inspection de Saïgon.
Ces inspections se composent ordinairement de vingt à trente villages dont la population réunie varie de vingt-cinq à trente mille habitants. Quand les affaires sont de peu d’importance, le maire est chargé de les arranger à l’amiable. Mais s’il se présente des contestations graves entre les particuliers, s’il arrive à son oreille des bruits de révolte ou quelque chose de semblable, il doit immédiatement en avertir l’inspecteur, qui fait venir les intéressés ou rechercher les coupables.
C’est aussi le maire qui se charge de recueillir les impôts. Dans ce pays encore à moitié sauvage, couvert de jungles et de forêts, sillonné par les marécages, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile à faire, et un Européen n’arriverait jamais à rassembler même la moitié de la somme qu’un maire annamite peut trouver, et cela grâce à l’influence qu’il exerce et à la connaissance qu’il a des lieux et de leurs habitants. En cela donc, il diminue beaucoup la besogne de l’inspecteur et celui-ci est bien content de l’avoir dans ces moments-là.
Les bâtiments qui servent de maisons, de bureaux et de magasins sont presque toujours enfermés dans un blockhaus (enceinte palissadée) ou une citadelle. Ce fort est gardé par des soldats indigènes que l’on a équipés et formés aux manœuvres militaires. Ces soldats, engagés pour ce qu’ils veulent d’années, reçoivent dix sous par jour et peuvent avoir leurs femmes dans les cases mises à leur disposition dans l’enceinte de l’inspection. C’est avec ces troupes et avec celles de l’Infanterie de Marine (s’il y en a dans les environs) que l’inspecteur se défend ou se met en campagne pour poursuivre ceux qui voudraient tenter un coup de main.
Dans son district, il est souverain et n’a même que peu de rapports avec la Direction de l’Intérieur ; mais je le répète encore, ces fonctions-là exigent des connaissances spéciales et ce n’est pas à des officiers imberbes qu’on devrait les accorder, mais bien à des hommes mûrs, plus sérieux, plus rompus aux affaires, à des hommes qui, n’ayant pas d’autre emploi, ne seraient pas tentés de laisser l’un pour courir après l’autre.
Les administrations que je puis nommer ensuite sont le Trésor, la Poste, le Télégraphe, les Travaux hydrauliques et les Ponts et Chaussées.
- Le Trésor est un service qui a pour but de centraliser les impôts de la Colonie, d’acquitter les listes d’émargement des diverses administrations de l’État, de faire les changes d’or et d’argent, de s’occuper des rentes, et de classer après une dernière vérification toutes les pièces comptables pour les envoyer ensuite à la Cour des Comptes de Paris.
- Les bureaux de la Poste ne sont pour ainsi dire qu’une dépendance du Trésor, car la Direction est la même pour les deux services et les agents envoyés dans les provinces — agents qui sont très peu nombreux du reste — cumulent les deux emplois à la fois. Ces agents sont ordinairement des commis de trésorerie, des employés municipaux venus de France ou même simplement des employés auxiliaires recrutés parmi la troupe. Ce service s’occupe, comme tous les bureaux de poste de France, des envois d’argent, des mandats, de la réception des lettres, de la distribution des timbres, etc. La transmission des lettres se fait par des courriers à cheval appelés « trams ».
- Le Cadastre, définitivement installé depuis quelques années, rend déjà de très grands services. Il est non seulement très utile à l’État pour tous les grands travaux qu’il fait exécuter, mais encore aux particuliers pour la délimitation de leurs propriétés et l’exécution des plans et dessins dont ils peuvent avoir besoin. Le plus beau travail qu’il ait exécuté jusqu’à ce jour est le plan général de Saïgon et de ses environs, que tout le monde peut aller consulter avec fruit. La métropole n’envoyant que peu ou point d’agents pour ce service, il a fallu former des sous-officiers d’Infanterie de Marine ou de la Flotte. On ne reçoit ces jeunes gens qu’après de long essais et de sérieux examens sur les sciences et le dessin qui sont les bases de leurs occupations journalières, de sorte que dans quelques années ces agents seront tout aussi capables que s’ils avaient été envoyés de France.
- L’administration du Télégraphe se compose d’un directeur et d’un chef de station, d’agents principaux envoyés par la Métropole et d’un grand nombre d’agents auxiliaires. Comme les bureaux télégraphiques sont déjà très répandus en Cochinchine, les plus importants sont tenus par les agents venus de Paris et les autres par les employés auxiliaires choisis parmi ceux qui ont le plus de pratique. À la plupart de ces bureaux sont attachés des surveillants auxquels l’administration fait parvenir par bateaux tous les outils et matériaux nécessaires au bon entretien des anciennes lignes et à la formation des nouvelles. Pour l’aider dans ses pénibles travaux, le surveillant, qui est toujours un Européen, a des hommes de peine qui le suivent partout dès qu’il se met en route. Les uns sont des bateliers, et les autres s’occupent spécialement de la préparation du bois, des terrassements et de l’installation des fils de fer ; de sorte que cette administration est peut-être celle qui a le personnel le plus nombreux. Dernièrement encore, elle vient de s’augmenter d’une station qui de beaucoup sera la plus importante de toutes celles qu’elle possède. À cette station, qui est établie à l’embouchure de la rivière de Saïgon, près du Cap Saint-Jacques, atterrit le câble sous-marin d’une compagnie anglaise qui passe par la Chine et se continue jusqu’au Japon. C’est donc encore un nouveau progrès de notre civilisation qui, grâce à l’initiative de quelques individus, va établir des relations nouvelles, ou du moins plus étendues et plus suivies qu’autrefois, avec les nations de l’Extrême-Orient. Ce simple fil, destiné à propager nos idées et à faire oublier les distances énormes qui séparent surtout la France des îles du Japon, est aussi très important pour la Cochinchine en ce sens qu’il permet de communiquer directement et en un clin d’œil avec la mère patrie et qu’il rendra les plus grands services au commerce de notre colonie.
- Le service des Travaux hydrauliques, tout nouvellement constitué, n’a que peu d’importance encore, mais sous peu d’années il prendra une grande extension. Déjà, les bâtiments qui serviront de bureaux et d’ateliers sont presque terminés et les bassins et cales de halage sont commencés, ce qui porte à croire que notre colonie sera bientôt dotée d’un arsenal capable de rendre les plus éminents services à notre marine militaire et marchande.
- L’administration des Ponts et Chaussées est sans contredit l’administration la plus besogneuse de Saïgon. Elle a tout à l’heure pour chef un jeune ingénieur de grand talent, qui cumule aussi la charge de Directeur des Travaux hydrauliques. Il a sous ses ordres deux sous-ingénieurs, un conducteur principal, douze conducteurs de différentes classes et cinq piqueurs. Tous ces agents sont la plupart du cadre métropolitain. Ensuite vient le personnel des Bureaux, composé de six dessinateurs, d’un chef comptable et d’un aide-comptable, d’un chef de bureau et de plusieurs secrétaires. Parmi les surveillants, qui ne sont pas moins d’une quinzaine, il y a sept à huit Français ; les autres sont ou Tagals ou Indiens. Les ouvriers qu’ils ont à faire travailler sont ordinairement de cinq à huit cents. Le service est divisé en autant de section que le travail le demande. Deux de ces sections sont détachées de Saïgon et ont les travaux de la ville chinoise en partage ; les autres sont chargés d’exécuter ceux qui vont transformer Saïgon et en faire une vraie capitale. Parmi ces travaux, je citerai les travaux de nivellement et d’alignement de la ville, le nouveau plan général, le pavage des rues, la création des routes, des quais, des trottoirs, de ponts, de squares et de places publiques, le creusement des égouts et d’un grand canal central, l’assainissement de la ville, c’est-à-dire le déboisement et le comblement des marécages et arroyos qui entourent Saïgon d’une ceinture pestilentielle. Tels sont les travaux qui se font en ce moment-ci et qui occupent une quantité d’ouvriers chinois et annamites. Quoique déjà la plus importante de la Colonie, cette administration va sous peu s’augmenter encore du service des Bâtiments civils, que l’on supprime par économie. Tous les travaux de son ressort, tels que l’achèvement du palais et de ses dépendances, la construction d’un hôtel de ville, l’entretien de tous les bâtiments de la ville et de l’État, vont tomber dans ses attributions.
Commentaires
Enregistrer un commentaire