(091) Les pagodes.
Comme œuvres d’art, ce qu’il y a de plus curieux à Cholon ce sont certainement ses pagodes. Les deux principales — car il y en a sept à huit au moins — sont à l’entrée de la ville en venant de Saïgon.
Je ne parlerai que de la plus grande et de la plus riche. Elle attire tout d’abord l’attention par sa toiture en briques de toutes couleurs et son faîte couvert d’arabesques, de dragons et d’animaux symboliques en terre cuite ou en porcelaine de Chine.
Bientôt, on s’arrête devant trois portes, dont une grande s’ouvre à deux battants sur une grande cour dallée en pierre de granit.
Au-dessus de chacune des portes latérales est une plaque en porcelaine large et haute d’un mètre et fixée dans la maçonnerie, l’une représentant une chasse au tigre et l’autre un charmant paysage rempli de monde et d’oiseaux. Pour ma part, je trouve que ce décor d’entrée est mille fois préférable aux fresques dont les Chinois ont l’habitude d’orner la façade de leurs maisons. Cette ornementation résiste à toutes les intempéries des saisons, tandis que les peintures murales sont bientôt effacées par les pluies et noircies par le temps.
Au-dessus de ces trois portes court en long cordon un magnifique bas-relief haut d’un mètre et demi, qui forme un frontispice de monument comme je n’en ai jamais vu. À lui tout seul il vaut certainement la peine qu’on fasse le voyage de Cholon.
L’Europe a beau rire de ces magots du Céleste Empire, elle a beau ne pas les prendre au sérieux, ils sont aussi avancés que nous sur certains points. Le bas-relief dont je parle, et devant lequel je suis resté longtemps en admiration, m’a suffisamment prouvé qu’il y avait de grands artistes chez eux tout aussi bien que chez nous.
La matière employée pour le faire paraît être de la terre cuite ; le temps et les éléments, au lieu d’altérer ce beau travail, n’ont fait que lui donner de la solidité et une teinte de grisaille qui fait mieux ressortir tous ses mille détails.
Ce bas-relief, qui contient bien près de mille personnages, représente la vie de Bouddha depuis le commencement jusqu’à la fin. Il faut voir de près ces statuettes grandes comme la main, fouillées avec une finesse et une hardiesse extrême qui dénote tout de suite chez l’artiste qui les a façonnées un grand talent. Rien n’a été négligé dans ce long travail de patience, les groupes sont bien formés, les attitudes des personnages y sont naturelles, leurs figures sont achevées, expressives même, les vêtements, les animaux, les arbres, tout est en harmonie, fait avec goût, étudié avec soin jusque dans les plus menus détails. L’artiste seul pourrait dire combien il lui a fallu dépenser de temps et d’imagination pour couvrir cette longue façade de tant de jolies statuettes, si vivantes et groupées avec tant d’art.
En Europe, nous admirons beaucoup le frontispice de nos monuments religieux, les bas-reliefs, tous les ouvrages en bois ou en pierre que le Moyen-Âge y a répandu à profusion. Ils sont peut-être plus précieux à cause de leur antiquité, mais la plupart du temps ce ne sont que des ébauches, les têtes n’ont pas de visages ou, quand les traits sont formés, ils sont sans expression et tous les mêmes ; ce ne sont aussi la plupart du temps que des groupes de quelques individus, ou même des personnages détachés ; quelquefois même, au lieu de sujets religieux, ce ne sont que des animaux fantastiques ou des scènes indécentes ou grotesques, que l’on aurait bien fait de réserver pour la façade d’un théâtre. C’est ce qu’on ne peut pas reprocher aux moulures des artistes chinois, de sorte qu’il est permis de leur accorder une place assez élevée parmi les œuvres d’art.
L’intérieur de la pagode, tout le temple lui-même, sont faits en belle pierre de granit. La hauteur de la voûte est égale à celle de nos églises. On y a ménagé un demi-jour au moyen de fenêtres garnies de vitraux chinois superbes.
Comme elle est divisée en trois parties, celle qui touche à la porte d’entrée est réservée au peuple et n’a ni bancs ni chaises ; celle du milieu est pour ainsi dire séparée des deux autres par deux rangs de colonnes, dans l’entredeux desquelles sont placées des stalles réservées aux mandarins et aux chefs de congrégation.
La deuxième partie est le chœur, où est placé l’autel. Deux ou trois marches la séparent de celle du milieu, et à partir de là vous ne marchez plus que sur les plus belles nattes, tout n’est plus qu’or et argent, bois sculpté, marbre, soie et broderies de toute espèce. Une bordure tout aussi large et bien plus longue que le bas-relief que j’ai décrit tout à l’heure se déroule tout autour du chœur. À la voûte sont suspendus des lustres en cristal, des lanternes chinoises garnies de perles et de vitraux bien peints. À gauche de l’autel scellé contre le mur, je vois un bassin en marbre dans lequel l’eau tombe continuellement d’un tuyau invisible placé au-dessus. Au milieu du chœur est un grand vase en fonte dans lequel brûlent les papiers sacrés, et près de lui le tronc d’un arbre traditionnel au pied duquel Bouddha a dicté sa doctrine. Voilà aussi les monstrueux tam-tams qui annoncent les grandes fêtes, et enfin voilà l’autel, qui a quelque ressemblance avec ceux de nos églises ; il est chargé d’offrandes de toute sorte et muni de trois gradins sur lesquels sont de grands chandeliers en cuivre doré, des baguettes odoriférantes et des cassolettes de parfums. Au-dessus est le groupe de Bouddha, c’est-à-dire toute sa famille. Il y a là cinq ou six grandes statues en bronze doré affublées des plus riches manteaux de soie. Les Chinois ont pour elles la plus grande vénération.
Les deux autres pagodes sont l’une consacrée à Bouddha mâle et l’autre à Bouddha femelle. C’est dans ces pagodes, toujours tenues par un gardien dans un état d’extrême propreté, que se réunissent les différentes congrégations pour célébrer leurs fêtes de religion qui, en plus de la fête des ancêtres dont j’ai parlé, sont la fête du Têt (ou du premier de l’an) et la fête des dragons. Je m’occuperai seulement de la fête du Têt, parce qu’elle surpasse tout ce que l’on peut imaginer de plus féerique et de plus original, parce qu’à cette occasion, les Chinois font ostentation de leurs richesses et déploient le plus de pompe possible.
Très chouette photo ! Pourriez-vous svp mettre des légendes sur toutes vos photos ainsi que les sources ?
RépondreSupprimerJe vais rajouter ça oui.
Supprimer