(087) Les jeux chinois.
J’aurais beaucoup de choses à dire concernant les jeux, mais comme j’ai déjà été bien long dans tout ce qui précède, je parlerai le plus succinctement possible.
Les maisons de jeu pullulent à Saïgon ainsi que dans toute l’étendue de la Cochinchine. Ici, dans une rue il y en a quelquefois jusqu’à une douzaine ; c’est donc beaucoup trop, et pour la moralité publique on ne devrait pas en autoriser davantage. Mais l’État percevant sur elles un droit considérable, a tout intérêt à les laisser faire, de sorte que pour lui plus il y en a mieux ça vaut. Le nombre s’en est accru surtout depuis un ou deux ans ; je connais en effet telle ou telle rue qui à cette époque n’en avait qu’une, et en a huit ou dix aujourd’hui. Il faut vraiment que ce métier soit bien lucratif pour que tous les Chinois se portent en masse de ce côté-là.
Comme les Européens commencent à fréquenter beaucoup ces maisons-là, on a voulu leur donner un air plus confortable : on les a ornées intérieurement de glaces, de peintures, de lampes à suspension, une pendule même a été mise en face de l’entrée ; et dans beaucoup de ces établissements, on a remplacé la table basse autour de laquelle tout le monde se penchait avec peine par un comptoir assez haut pour que l’on puisse s’y accouder aisément, être attentif au maniement des jetons et à la sortie des numéros.
Dans les maisons qui ont gardé les deux systèmes, l’argent blanc que l’on pose sur le comptoir ne peut être au-dessous d’une pièce de 50 centimes, tandis que sur la table basse on peut jouer n’importe quelle somme, un ou deux sous si on ne veut pas mettre davantage. Enfin, dans quelques maisons il n’y a ni table ni comptoir. Une natte est simplement étendue sur le sol et les joueurs sont accroupis tout autour.
Le jeu est dirigé par trois Chinois bouffis, gras et ventrus comme des Bouddhas. L’un est chargé des jetons, il les mêle d’abord, en attire une certaine quantité sous un gobelet et attend que tout le monde ait misé pour les compter, alors il soulève le petit vase et lentement, au moyen d’une baguette, il les range quatre par quatre devant le public tant qu’il y a possibilité, car le numéro sortant peut bien être 1, 2, 3.
Au premier abord, on pourrait croire que le Chinois qui fait ce petit travail n’a guère besoin d’intelligence. Eh bien on se tromperait. Comme il fait toujours la même chose, à force d’avoir l’habitude de calculer la résistance petite ou grande qu’offrent les sapèques (nom des jetons), il sait très souvent d’avance ce qui sortira et peut de cette façon gagner presque à coup sûr, si les joueurs ne sont pas attentifs à lui dire de ramasser un peu plus de jetons sous son gobelet ou à faire le jeu eux-mêmes de temps en temps. Pour cela, il faut donc encore être assez fin et assez observateur.
Un deuxième Chinois est là pour surveiller les mises, regarder si elles sont bien placées, les compter si elles sont sur un numéro sortant et donner ensuite à chacun ce qu’il a gagné ou, ce qui arrive plus souvent encore, pour encaisser les piastres du malheureux joueur. Cette charge, on ne la confie pas non plus à tout le monde. C’est une fonction délicate dans laquelle il faut être sûr de soi pour ne pas commettre d’erreur à son préjudice. Ce caissier a besoin d’être aussi quelque peu physionomiste pour remarquer si le joueur s’apercevra qu’il y a déficit dans ce qu’il a gagné car, il faut que je le dise, les Chinois ne sont pas toujours très consciencieux. On aurait tort si on ne comptait pas après eux, surtout quand il s’agit de fortes sommes.
Il faut voir avec quelle promptitude ce Chinois, qui est ordinairement le plus roué de la boutique, fait glisser l’argent entre ses doigts. C’est vraiment prodigieux, ses calculs ne durent pas une seconde ; quoique bien souvent il soit obligé de payer à huit ou dix gagnants des sommes différentes, il ne s’embrouille jamais. Je ne connais pas beaucoup de caissiers en Europe qui pourraient en faire autant. Il faut à ceux-ci une plume, de l’encre, du papier et beaucoup de temps, tandis que le Chinois fait tout cela dans un clin d’œil sans se douter de son habileté.
Le troisième Chinois (dont entre parenthèses on pourrait bien se passer) se tient tout près de celui dont je viens de parler. Il est là pour l’aider de ses conseils en cas de besoin et pour lui compter d’avance la monnaie et les piastres. Cet espèce de gardien de caisse est ordinairement le patron et le plus vieux de la bande.
Voilà les employés principaux d’une maison de jeu, voilà ceux qui cherchent chaque jour à vider nos poches à nous autres pauvres crédules qui nous entêtons, croyant toujours regagner ce que nous avons perdu.
Pendant le jour, les maisons de jeu sont fréquentées par les Chinois et les Annamites ; c’est le rendez-vous habituel des gens sans aveu, aussi est-ce là que la police trouve toujours ceux qu’elle cherche. Quand le soir arrive, on voit les Européens se mêler à cette foule avide ; ceux qui ont encore quelque respect humain et qui ne veulent pas être vus ont adopté certaines rues de préférence.
Cette passion du jeu, innée chez les Chinois, est tellement forte aussi principalement chez les Annamites, qu’ils négligent tout, qu’ils vendent tout pour se livrer à leur plaisir favori. Un malheureux ouvrier vient-il de toucher sa semaine, c’est-à-dire environ 8 à 10 francs, il oublie qu’il a une famille à nourrir ; et quand il n’a plus un sapèque, il vend les vêtements, les bijoux de sa femme, il la vend elle-même quelquefois ainsi que ses enfants. Il faut que tout ce qu’il a y passe.
Le jeu est donc la plus grande plaie du pays, car avec cette passion toujours croissante il est devenu pauvre, et tout l’or dont il regorgeait a été et est de cette manière accaparé par ces madrés Chinois, qui ont soin de ne le pas laisser ici en circulation.
Maintenant que j’ai parlé des deux grandes passions des Chinois, je vais parler de ses fêtes religieuses et de ses pagodes.
Voilà un extrait extrêmement bien dactylographié ! bravo!
RépondreSupprimerPour atteindre un tel résultat, c’est la qualité de la dictée qui joue principalement 🙂
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