(059) Rencontre de La Creuse. L’émotion qu’elle a fait naître. (21 avril)
Vers 2 heures de l’après-midi, nous rencontrons le grand
transport La Creuse qui se rend à
Suez avec les troupes revenant de Cochinchine.
Cette rencontre m’a impressionné d’une manière singulière. À
la vue d’un autre transport français, la Creuse
s’était arrêtée. Nous alors, nous nous rapprochâmes d’elle à une si faible
distance que l’on pouvait se parler et se reconnaître puis, avec autant de
facilité qu’une simple nacelle l’eût fait autour d’un grand navire, la Sarthe, par une habile manœuvre, tourna
autour de sa sœur la Creuse et après
cette belle évolution revint ensuite à son point de départ pour se remettre en
route.
Les deux commandants ont échangé quelques paroles, les
officiers de chaque bord se sont salués en agitant leurs képis et toute la
troupe en a fait autant des deux côtés, de sorte que l’impression a été
émouvante pour tout le monde. En voyant ces deux pavillons, tous ces officiers,
tous ces soldats qui se rendent politesse pour politesse, loin de leur mère
patrie, je rêve, je me sens ému jusqu’au fond du cœur. Je me dis que ce sont
les nobles enfants de cette France si puissante et si respectée, les enfants qu’elle
envoie dans les contrées lointaines pour la représenter et soutenir son
honneur. Ils se reconnaissent, ils fraternisent ensemble et se souhaitent un
bon voyage.
Les uns reviennent fiers d’avoir su profiter des quelques
années qu’ils ont passées en Cochinchine. Partis simples troupiers, maintenant
leur avenir est assuré, car ils rentrent en France avec le brillant uniforme
d’officiers. Les soldats eux, quoiqu’un peu fatigués, reviennent heureux
d’avoir pu échapper à tous les dangers du climat et de la guerre. Officiers et
soldats, tous brûlent de joie d’aller revoir leur beau pays.
Nous au contraire, quoique contents d’arriver, nous avons de
graves préoccupations car nous courons après l’incertain ; tandis qu’eux
ont la certitude, nous allons dans un pays que l’on a toujours dépeint comme
meurtrier sous tous les rapports. Serons-nous heureux comme ceux qui sont à
bord de la Creuse ?
Reviendrons-nous seulement avec la santé ? Non peut-être. Toutes ces
pensées un peu lugubres se pressent dans mon cerveau et me rendent quelque peu
mélancolique.
Je salue tous ces Français qui passent parce qu’il y a parmi
eux des amis, des compatriotes qui pourront donner des nouvelles de ma santé à
ceux qui me sont chers, consoler ma bonne mère, des parents et des connaissances
qui n’attendent que mon arrivée en Cochinchine pour que je puisse leur écrire
de longues lettres afin de les dédommager de mon absence.
Voilà, chère mère, quelles
ont été les réflexions qu’a fait naître en moi la rencontre de ce bâtiment, qui
ramenait en France ceux qui, pendant trois ou quatre ans, avaient fait leurs preuves en
Cochinchine.
Excellent blog ! Quel aventurier ! Par contre je vois une erreur dans la dernière phrase de l'article : "quelLES ont été les réflexions".
RépondreSupprimerMerci chère lectrice, je corrige immédiatement !
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